Médecins de la Grande Guerre

Le calvaire oublié des Yprois, malades de la typhoïde.

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L’histoire tragique des Yprois,  malades de la typhoïde et  « réfugiés obligés »  dans l’hôpital anglais de Malassise près de Saint-Omer

Auteurs : Loose Lara, Loodts Patrick

L’épidémie de typhoïde à Ypres dans les premiers mois de 1915 donna naissance à l’hôpital anglais de La Malassise à Saint-Omer

       Les habitants d’Ypres connurent un véritable calvaire durant les premiers mois de la guerre. Les Anglais tenaient la ville et en avait fait leur principal point d’appui dans ce qui deviendra la fameux « saillant d’Ypres ». La plupart des habitants ne voulurent pas quitter leurs maisons et malgré la violence des bombardements et des destructions restèrent dans leurs murs le plus souvent réduits à ceux de leurs caves. Jusqu’en avril 1915, ces civils ne durent la vie qu’à l’aide que leur apportaient les Quakers, ces volontaires anglais  arrivés à Ypres pour former une ambulance sous la direction  de Sir Winthrop. Des Belges participèrent à leur action dont la célèbre  comtesse van den Steen de Jehay. Réduits à vivre comme des rats, les habitants ne tardèrent pas à souffrir des maladies occasionnées par le manque d’hygiène comme  la  fièvre typhoïde. La comtesse van den Steen et les Quakers essayèrent temps bien que mal à enrayer cette maladie : distribution d’eau potable, vaccination de la population et recherche systématique des malades dans les caves en vue de leur hospitalisation.



Sur cette photo, les participants à une "search party": Quakers en uniforme bien que n'étant pas militaires), religieuses et prêtre (abbé Delaere) s'activent pour soigner et évacuer les malades atteints par la typhoïde.

       Les malades hospitalisés le furent à Ypres dans l’hôpital du Sacré-Cœur jusqu’au 22 avril 1915 mais aussi à quelques km de là à Poperinge. Dans cette petite ville à l’arrière du front,  l’hôpital civil de Poperinge fonctionna jusqu’au 24 avril 1915 et fut renforcé par l’hôpital Elisabeth créé dans le château d’Hondt le 20 janvier 1915 par  la comtesse van den Steen.  Les médecins faisant fonctionner ces hôpitaux étaient en 1915 tous des Quakers volontaires venus aider la population civile. Parmi ceux-ci, le docteur Henry dont les archives médicales sont conservées aujourd’hui aux Archives générales du Royaume à Bruxelles. C’est ce médecin qui vraisemblablement organisa les évacuations des civils belges atteints de typhoïde vers la France. Le  problème des typhiques belges préoccupait à l’Etat-Major anglais qui redoutait  et « craignait comme la peste » la transmission de la maladie à ses soldats même si ces derniers étaient vaccinés.  L’Etat-Major  anglais préconisa alors l’évacuation et l’isolement de tous les malades loin du front après une hospitalisation la plus courte possible à Ypres ou à Poperinge.  Ce furent les Quakers qui furent chargés d’organiser le transport des typhiques avec leurs ambulances vers l’hôpital militaire anglais désigné par l’Etat-Major anglais pour soigner et isoler les civils belges provenant du saillant d’Ypres. Cet hôpital, le General  Hospital n° 7  était situé dans un collège tenu par les frères des écoles chrétiennes à Malassise (Saint-Omer).  Pour la petite histoire, signalons que le lieu-dit La Malassise à Longuenesse provient d’un ancien fort nommé ainsi par Charles-Quint qui, dans une inspection des remparts extérieurs, avait trouvé cette défense « mal assise ».

       L’hôpital  ouvrit ses portes le 28 février 1915.

Les Quakers, la Friends Ambulance Unit et Winthrop Young


Geoffrey Winthrop

Un célèbre journaliste anglais du nom de Geoffrey Winthrop entreprit de suivre la guerre sur le continent pour le compte du Daily News. En octobre 1914, se trouvant à Calais, Il fut impressionné par les milliers de soldats belges qui blessés lors de la bataille de l’Yser  avaient été évacués sur Calais dans plus de quarante ambulances improvisées dans les bâtiments publics de la ville. Retourné en Angleterre, il demanda une entrevue avec Sir Arthur Stanley, président de la Croix-Rouge anglaise pour l’entretenir de la misère des soldats réfugiés belges sur le sol de France. Ce dernier lui suggéra de prendre contact avec les membres de la « Young Quakers at Penn » qui désiraient se rendre utile dans l’effort de guerre tout en refusant de prendre les armes. Les Quakers, appelés aussi les « Friends » constituent en effet une communauté de croyants chrétiens fondée par William Penn aux Etats-Unis au 17ème siècle sur une morale qui refusait toute discrimination basée sur la nationalité, la race, l’orientation sexuelle puisque chaque être humain possédait une étincelle divine. Pour ces pacifistes, il ne pouvait être question de s’enrôler à l’armée mais ils s’entendirent merveilleusement avec Winthrop pour créer une unité de volontaires Quakers qui pourrait se charger des transports de blessés sur le front. Un camp d’entraînement fut créé à Buckinghamshire où les volontaires furent instruits dans l’art du brancardage, de la conduite automobile  et de la vie en communauté.  Curieusement, Winthrop qui n’était pas Quaker, fut admis comme organisateur principal de cette unité. Organisateur mais non chef car les Quakers n’obéissaient qu’aux résolutions prises démocratiquement en communauté.  Winthrop débarqua en France le 30 octobre avec  une quarantaine d’hommes dont quelques médecins et 8 véhicules ambulances. Les Quakers trouvèrent après quelques temps leur véritable champ d’action : la ville d’Ypres où ils arrivèrent autour du 13 novembre. Les Quakers se dévouèrent sans relâche dans l’hôpital du Sacré-Cœur pour soigner les civils d’Ypres qui souffraient énormément des bombardements et des conditions sanitaires désastreuses. Bien vite ils durent faire face à une épidémie de typhoïde effroyable. Quand, au printemps 1916, les militaires anglais décidèrent de faire évacuer tous les civils d’Ypres, les Quakers se mirent au service de l’hôpital Elisabeth fondé par la comtesse Van den Steen à Poperinge, petite localité se trouvant à une quinzaine de km de la ville qu’il devait abandonner. Les Quakers restèrent à Poperinge jusqu’au mois de mai 1916, date à laquelle Winthrop partit sur le front italien. Le 31 août 1917, il fut malheureusement blessé gravement dans une explosion durant la bataille de Gorizia. On dut l’amputer d’une jambe après quoi il fut fait prisonnier par l’armée autrichienne. Winthrop après la guerre se maria et eut un petit garçon, Jocelin, dont la marraine fut la comtesse Van den Steen.  Winthrop surmonta son handicap en continuant son sport favori, l’alpinisme. Parmi ses exploits : le sommet du Matterhorn en 1928. En 1956, à 65 ans, il faisait encore l’ascension du Mont-Blanc. Le courageux journaliste écrivit ses mémoires de guerre « The Grace of Forgetting ». Il décéda en 1958.



Le collège de Malassise


Le personnel anglais de l'hôpital de la Malassise en 1917 (Album d’ Edouard Félicien Cornaille)


L'infirmière en chef Helena Hartigan (1878-1931) de l'hôpital de Malassise

L’hôpital belge de Neuville-sous-Montreuil accueillit les convalescents provenant de l’hôpital anglais de Malassise et… bien d’autres Belges.

       Non loin de là, à Neuville-sous-Montreuil, les Belges organisent à partir d’avril 1915 un hôpital civil (doté cependant d’un petit département réservé aux militaires) dans les bâtiments d’une ancienne chartreuse et qui sera destiné à soigner les réfugiés belges très nombreux dans la région. Cet hôpital belge accueillera notamment de nombreux civils belges convalescents de la typhoïde et autorisés par les anglais à quitter l’hôpital de Malassise. L’hôpital belge était soumis à la tutelle du ministère de l’Intérieur représenté sur place par le Dr Jonlet. Cet éminent praticien fonda après la guerre en 1925 la maternité et clinique pédiatrique St Vincent  de Rocourt  (à proximité de Liège) qui existe toujours actuellement.

       Dans l’abbaye, se trouvait aussi une colonie scolaire de jeunes enfants animée par l’abbé Plouvier qui, avant la guerre,  était le directeur d’un établissement scolaire à Dixmude. L’abbé Plouvier entretenait une correspondance importante avec le Ministère des Sciences et des Arts de Belgique pour se procurer les ouvrages nécessaires et conformes à la scolarité des enfants. Il demanda aussi des bâtiments préfabriqués qui pouvaient accueillir des dortoirs et classes pour enfants. Cela lui fut accordé en 1916. 



L’école de « La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer »

       Et comme si cela ne suffisait pas, la Chartreuse  était aussi  occupée par des familles de réfugiés. On estime que les bâtiments pouvaient accueillir jusqu’à 1.200 belges, ce qui représentait 200 hommes, 300 femmes ; 250 enfants et 200 à 300 militaires. Dans ce nombre se trouvait des religieuses belges qui avaient fort affaire pour soigner leurs compatriotes.



En souvenir de « La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer »


La pouponnière de « La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer »


Les consultations de « La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer »

       Beaucoup des pensionnaires de la Chartreuse avaient beaucoup souffert avant de pouvoir  se reposer à l’abbaye. Le calvaire de la famille Mesdom  est à cet égard exemplaire et nous est parvenu grâce au récit qu’en fit en 1965 la religieuse Sœur Marie-Jeanne  de la Sainte Famille à Ypres.



Le réfectoire des malades de « La Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer »

Le Calvaire de la Famille Mesdom



En avant: Jeanne, Irène, Lucien. A l'arrière, Yvonne. (source : Flanders Field’s Museum)


La petite Jeanne Mesdom

       Février 1915. La petite Jeanne Mesdom  âgée de 11 ans est  réfugiée avec sa famille dans une maison d’Ypres délaissée par son propriétaire qui avait fui en France. Jeanne eut le malheur de voir sa jeune mère contaminée par la typhoïde, et cela seulement quelques heures avant sa vaccination programmée ! La maman voulut rester au sein de sa famille mais les Quakers l’emportèrent pour être soignée à l’hôpital. Hélas, après quelques jours, elle décéda, laissant une famille désespérée et brisée. Quelques semaines après, en avril 1915, les bombardements reprirent de plus belle. La famille Mesdom n’avait pas de cave à sa disposition pour s’abriter et chaque jour passé constituait un véritable miracle. Pendant une nuit, le restaurant « De Wacht » voisin de la maison où se trouvaient les Mesdom explosa littéralement quand un obus l’atteignit. Le restaurant était plein de civils et de soldats qui  avaient trouvé là un endroit pour passer la nuit. Tous périrent. L’affreux spectacle fut observé par le père Mesdom qui osa pointer le nez dehors pour raconter tout ce qu’il voyait à ses enfants qui restèrent terrés dans la maison. Peu après l’explosion, le père Mesdom se décida à trouver un abri cette fois muni d’une cave. Il trouva un peu de place dans la cave de la brasserie Donck et revint chercher ses enfants. Les enfants purent enfin passer une nuit plus paisible mais, dans les jours suivants, le Père promit aux enfants angoissés de fuir la ville. Pendant ces moments terribles, les enfants trouvaient un certain réconfort à écouter les plaisanteries d’un imperturbable Yprois que l’on nommait « Oncle Naarden » et qui avait toujours la pipe au bec.  Jeanne se trouvait les mains croisées, assise sur un coin du matelas en train d’écouter ce conteur quand une bombe explosa. Ce fut alors un moment extrême de panique car une masse hurlante essayait de sortir de la cave. Il y avait du sang partout et un bras de Jeanne en était recouvert. A l’entrée de la cave elle vit d’abord sa petite sœur Irène qui sortait en courant avec des plaies profondes sur son dos et ses jambes, puis sa sœur aînée qui appelait à l’aide, le visage tordu par la douleur, une jambe sanglante ballotant sous un de ses genoux et une main réduite à un moignon sanglant… Jeanne chercha du regard son père mais ne le trouva pas. Il lui fut impossible de transporter sa sœur aînée à l’extérieur. Elle décida alors de mettre son frère Lucien et sa petite sœur à l’abri à l’extérieur tout en recherchant de l’aide pour son aînée. En passant par la Grand Place un Yprois qui lui-même fuyait apeuré eut finalement pitié de Jeanne et saisit dans ses bras sa petite sœur Irène. Le groupe arriva dans la rue de Lille où, heureusement se trouvait une religieuse héroïque, Sœur Marguerite, qui les conduisit jusqu’à l’ambulance militaire qui se trouvait dans son couvent. Entretemps des militaires portaient secours aux blessés qui se trouvaient encore dans la cave. La sœur aînée de Jeanne, Yvonne, fut transportée en brancard et ayant retrouvé ses sœurs et frère  s’écria : « ils disent que je vais guérir ». Quant au papa il fut retrouvé gisant dans les ruines mais vivant. Nouvelle séparation : Jeanne, son frère et sa sœur cadette sont transportés par une ambulance à l’hôpital de Poperinge.



Le Dr Goubau

       Jeanne et son frère qui était blessé au pied par de la mitraille, supportaient avec courage leurs propres douleurs mais ils étaient torturés moralement par celles qui étaient endurées par leur petite sœur. Et comme si cela ne suffisait pas, le lendemain un avion lança plusieurs bombes sur l’hôpital ce qui entraîna un nouveau chaos indescriptible. Jeanne fut encore obligée de faire un choix douloureux. Il lui était impossible de transporter son frère handicapé par son pied blessé. Elle décida de s’occuper  de sa sœur et parvint à la traîner hors du lit et à la faire fuir au-dehors où une ambulance les prit en charge pour les conduire à L’hôpital l’Océan de La Panne. Heureusement, le frère de Jeanne fut sauvé un peu plus tard par un secouriste et transporté lui aussi au même hôpital où il retrouva sa sœur  Jeanne. Un matin des jours suivants, Jeanne reconnut les cris et les plaintes de sa sœur aînée : Yvonne venait d’arriver à l’Océan et dut être opérée plusieurs fois de suite. Consolation pour Jeanne, elle vit la reine Elisabeth se dévouer aux chevets des malades. Enfin aussi, Jeanne eut la joie de retrouver son père hospitalisé dans un autre pavillon. Un jour, on transporta Jeanne et sa sœur cadette à l’hôpital de la Chartreuse pour une longue convalescence. Ce fut une nouvelle séparation pour Jeanne et Irène qui laissaient leur père et leur sœur Yvonne à l’hôpital de l’Océan. Quant à son frère, personne ne savait où il se trouvait !  Le voyage se passa de nuit dans un train qui arriva le lendemain à midi. Jeanne devait rester deux ans à la Chartreuse ! Elle prit l’habitude d’aller à la messe chaque matin et grande joie pour elle, on l’autorisa à gambader où elle voulait. C’est grâce à cette autorisation qu’un jour, elle fit une découverte extraordinaire : en regardant dans une chambre dont la porte était entrouverte, elle reconnut sur un lit son petit frère Lucien ! Jeanne pleura d’émotion ! Quelle joie d’être à nouveau trois ! Lucien semblait aller mieux car il commençait à pouvoir remarcher mais il fallut vite désenchanter car le pied restant gonflé, les médecins décidèrent de tenter une dernière opération pour éviter l’amputation. Les nombreuses prières de Jeanne pour son frère furent exaucées et la dernière opération fut la bonne. Jeanne mentionna dans ses mémoires que deux médecins qui soignèrent son frère et sa sœur moururent à  La Chartreuse. L’un des deux nous est connu ; il s’agit du Dr Goubau décédé de la typhoïde. 


Le Dr Goubau 

Jeanne mentionna dans ses mémoires que deux médecins qui soignèrent son frère et sa sœur moururent à La Chartreuse. L’un des deux nous est connu ; il s’agit du Dr Goubau décédé de la typhoïde.


Lina Goubau-Valcke

Son destin fut malheureux. La guerre éclata peu après son mariage avec Lina Valcke. Cette jeune femme tiendra chaque jour un précieux journal qui sera pour ses descendants un précieux témoignage de ces années tragiques (cfr). On y apprend que son jeune mari fut mobilisé le 1er août 1914 et qu’il soigna les soldats belges de l’Yser durant 11 mois. Le 22 mars 1915, Lina accouche loin de son mari d’une petite Marie-Josephe. Quelques mois plus tard, le docteur obtient une mutation comme médecin bactériologiste à l’hôpital belge de La Chartreuse. C’est une occasion unique pour la jeune maman de rejoindre son mari qui n’est plus sur la ligne de front. Elle parvient à rejoindre la Hollande puis l’Angleterre, puis elle franchit à nouveau « le Channel » pour rejoindre la France et Neuville-sous-Montreuil. Les retrouvailles constituent évidemment pour les jeunes mariés et leur premier enfant un moment indescriptible. Lina fera vite connaissance avec les collègues de son mari et décrira bien souvent dans son journal les évènements marquants de l’hôpital comme par exemple le 30 avril 1916 quand l’évêque d’Arras, Monseigneur Lobbedey vient donner les premières communions aux enfants des réfugiés belges. L’évêque va surprendre toute la colonie belge en faisant son sermon en flamand. En fait, il est originaire de Bergues en Flandre française où l’on parle encore flamand dans les familles et cela depuis l’annexion de cette partie des Flandres par Louis XIV. Autre anecdote surprenante, les brassards des garçons et les voiles des filles faisant leur première communion sont faits avec la gaze servant à faire les pansements. Le lendemain de la cérémonie, les brassards et les voiles seront stérilisés pour pouvoir reprendre leur destination initiale. Autre souvenir marquant, la survenue d’un zeppelin allemand un soir de 1916 qui fit longtemps tonner les canons français. La famille Goubau n’habitera pas longtemps dans l’abbaye de la Chartreuse. En ville, elle va occuper une charmante habitation, « La maison Paillard » dont le jardin fait les délices de la petite Marie-Josèphe.


Le trajet de Lina pour rejoindre son mari

En août 17, la famille Goubau change de maison, elle part habiter à Merlemont. Fernand met une heure et quart pour rejoindre chaque matin en vélo son hôpital. Enfin en mai 18, devant la nouvelle offensive allemande, Lina et des deux enfants rejoignent St-Briac où se trouve réfugiée leur tante Louise. C’est là que Lina accouche le 12 juin 1918 d’une petite Annette, son troisième enfant. Fernand a pu assister à l’accouchement de sa femme mais il doit rentrer travailler à l’hôpital où la typhoïde règne en maître.


La maison Paillard aujourd’hui dans laquelle vécut la famille du Dr Goubau

Le jeune docteur meurt victime de son devoir, infecté par le bacille, le 21 septembre 1918. Lina n’écrira plus jamais une ligne dans son cahier. Elle fera plus tard transférer la dépouille de son mari dans le cimetière de Ghistelles. L’histoire du Dr Goubau ne doit pas être oubliée. A travers elle, c’est un hommage à tous les soignants (et à leurs familles) de la Grande Guerre que nous rendons.


Avis de décès du Dr Goubau


Tombe où repose le Dr Goubau 


Inscriptions sur la tombe où repose le Dr Goubau 

(Cfr) : d’après l’interview effectuée par Isabelle Loodts, journaliste auprès de Niels Deroo, arrière-petit-fils du Dr Goubau.



Carte postale montrant Martha Bryon sur son lit, Yvonne Mesdom pourrait être la petite fille amputée d'une jambe.

       Pour Jeanne les surprises n’étaient pas terminées. Un beau matin, elle vit débarquer à La Chartreuse son père et sa grande sœur Yvonne. Evènement extraordinaire qui permit à toute la famille d’être réunie. Yvonne hélas dépérissait de cette main fracassée et de cette jambe disloquée. Par une belle journée ensoleillée de juin 1915, elle décéda. Son enterrement se déroula avec toute la cérémonie voulue et s’acheva par un cortège funéraire  qui  processionna   sous le soleil d’été pendant une demi-heure jusqu’au cimetière belge de Neuville. La tombe d’Yvonne était entièrement recouverte de magnifiques composées de fleurs des champs.

       Aujourd’hui encore, en 2015, Yvonne Mesdom repose « ensevelie en pleine  nature »  car le cimetière où reposent 599 réfugiés belges est retourné à l’état de prairie. Seul subsiste comme trace ultime de l’endroit où reposent près de 600 réfugiés belges, le socle en béton où était érigée une croix. Qui rendra hommage aux réfugiés belges en réhabilitant ce site ?  Le restaurer, en faire un lieu de mémoire et le baptiser du nom d’Yvonne Mesdom ne seraient que justice !



Le cimetière des réfugiés belges à Neuville-sous-Montreuil est indiqué par des croix. Il est réduit à l'état d'une prairie et pourtant plus de 500 Belges y reposent encore! Le petit cimetière du Commonwealth est par contre entretenu.


Seul ce socle, où était érigée une croix, rappelle l'existence du cimetière des Belges


La croix du cimetière des Belges, selon certains témoins, fut placée à proximité de l'église de Neuville quand le cimetière redevint prairie

       Jeanne fit sa première communion dans la nuit de Noël 1915. Ce fut sa plus belle journée qu’elle raconta en 1965  dans ses souvenirs.

       « Noël s’approchait. Plusieurs enfants de mon âge allaient faire leur communion solennelle au cours de la messe de minuit. Moi aussi je le désirais mais le docteur n’était pas d’accord. Je le suppliais jusqu’au moment où il me donna l’autorisation. Cette nuit-là, je devais dormir dans la chambre sans éclairage de ma petite sœur. Avant minuit, on vint me réveiller en silence. Je sautais du lit pour mettre mes souliers mais je n’y parvenais pas. Quelqu’un vint me chercher mais je ne pouvais pas sortir sans souliers ! On m’attendait à la chapelle ! Enfin, quelqu’un eut l’idée de chercher de la lumière et je m’aperçus que j’avais essayé en vain de mettre les souliers… de ma petite sœur ! Ensuite tout le monde m’aida et je m’habillais avec une belle robe chaude et on plaça sur ma tête un voile blanc orné d’une petite couronne. Nous nous sommes alors précipités à la chapelle toute éclairée pour aller nous asseoir dans le chœur. J’ai apprécié cette cérémonie de tout mon être et j’ai prié ardemment. Une sœur blanche chantait comme un ange et je disais merci au petit Jésus. Après tant de misère, c’était pour moi une des plus belles journées de ma vie !  (…) Le bon Dieu  m’a aidé dans ma vie et beaucoup plus tard il m’accepta comme  l’épouse du Seigneur dans son couvent où je suis toujours heureuse.

       Jeanne décéda le 13 mai 2000 à l’âge de 96 ans.

Les médecins de l’hôpital de La Chartreuse

Le Dr Jonlet en était le directeur, il disposait de  trois médecins civils, le Dr Vermeersch,  Arien et    Devlies ainsi que d’un pharmacien, Mr Sterkendries. Pour la partie réservée aux militaires, Il y avait   deux médecins militaires, le Dr Le Pauw et le Dr Goubau ainsi qu’un pharmacien militaire, Mr Lauwers.



Le personnel de l'hôpital de la Chartreuse autour d’un invité ecclésiastique de marque


Tour de salle du médecin


Le laboratoire de l'hôpital

L’histoire émouvante de la famille  Bryon dont la souffrance dut adoucie par le Français Jules Gourdet.

       Des familles disloquées comme la famille Mesdom, il y en eut beaucoup d’autres. La famille Bryon en est un exemple comme le montre la  lettre suivante adressée aux autorités de l’hôpital anglais de Malassise puis transmise à l’hôpital belge de la Chartreuse. Véritable  témoignage de la détresse éprouvée par les familles sans nouvelles d’un des leurs cette lettre est aussi émouvante parce que qu’écrite par un Français, Monsieur Jules Gourdet, propriétaire à Perthes en Gatinais (A 45 km au sud-est de Paris) et qui héberge des réfugiés belges à la recherche de leur petite-fille, Martha Bryon, sans doute devenue orpheline. On imagine la difficulté de ces flamands qui ne parlaient pas français  et de leur hôte pour arriver à transcrire cette missive ! Vraisemblablement un interprète (un autre réfugié ?)  dut être de la partie  pour la rédaction cette lettre. Bien évidemment, cent ans après, nous rendons hommage à Monsieur Gourdet pour ses actes de générosité envers les réfugiés belges. Nous avons recopié intégralement cette lettre en y laissant les fautes de style et d’orthographe.

Paerthes en Gatinais

Seine et Marne

4/6/15

Monsieur

Excusez-moi si je me permets de vous écrire pour vous demander des renseignements sur une fillette de 10 ans, Martha Bryon, blessée aux jambes d’éclats d’obus vers le 29 avril à Genebeke (canton d’Hypre ?). Avant cette fillette a été à l’hôpital Poperinge deux jours. C’est  malheureux ont eu sous les yeux quatre des leurs tués plus une fillette blessée. Ils ont beaucoup de chagrin compréhensible. Ils ont tous perdus et sont âgés. Ils étaient réfugiés en Bretagne. Ayant l’habitude de faire des travaux agricoles, ils m’ont fait savoir où ils étaient. Je les ai fait venir.  A l’heure actuelle, ils sont chez moi cinq personnes pour un long bout. Je vois prierais en leur nom pour calmer leur angoisse sur le sort de leur chère fillette d’avoir la grande bonté de me passer un mot sur l’état de ses blessures et lui dire qu’ils pensent bien à elle et sitôt remise qu’elle reviendra avec eux à Perthes. Excusez-moi de ma requête car je sais que vos instants sont très précieux mais ces pauvres gens en sont tristes que  je tiens ma promesse que je lui ai fait de vous écrire au sujet de leur fillette. Je vous prie d’agréer toute mes excuses, mes sentiments les plus distingués.

Jules Gourdet



Perthes


(source : Archives générales du Royaume)

       Cette lettre fut efficace car la petite Bryon hospitalisée à la Chartreuse pu rejoindre ses grands-parents. En fait foi, cette fiche retrouvée dans les archives des Quakers  qui reprend le fait que Martha fut évacuée après deux mois d’hospitalisation grâce aux soins des sœurs de Poperinge qui la conduisirent à Sèvres où elle fut alors reprise en charge par ses grands-parents.



(source : Archives générales du Royaume)

Des Grands-Parents disparus dont les enfants ne retrouvèrent la trace qu’après la guerre

       Les familles séparées des leurs furent légion parmi l’exode des réfugiés. Parmi celle-ci,  la famille Gouwy. Des grands-parents habitant Houthem en Flandres avaient dû fuir en 1914. Quatre ans après cette fuite, les enfants de ce couple ne connaissaient toujours pas le sort de leurs vieux parents ! Finalement l’un des enfants écrivit à une voisin de leurs parents, madame Madeleine Leterme qui put leur fournir quelques renseignements. L’enquête des enfants leur fit finalement découvrir que leur papa, Désiré Gouwy, était décédé à l’hôpital de la Chartreuse le 22 septembre 1915 à l’âge de 79 ans tandis que la maman, née Pelagio Verschelde s’en était retournée en Belgique après le décès de son mari pour finalement décéder à Kemmel le 1er septembre 1916 à l’âge de 76 ans.

Ce 25/12/19

Mr Parez Gouwy

Bien reçu votre lettre daté du 20 décembre et je viens même à l’instant à vous en faire réponse. Oui, vous pouvez compter sur nous pour ce qui concerne les pièces à signer ; nous les ferons dès que nous toucherons les intérêts sur dommage de guerre.

Je croyais que vous étiez au courant de ce qui se passait avec vos regrettés parents en 1917, sans quoi, j’en aurais causé depuis bien longtemps, chère Eugénie. Voici quelques renseignements et détails. Vos parents ont quitté Houthem et leur maison le 18 octobre  dimanche et ils sont venus chez nous et jusqu’au mardi 20 octobre à midi. Alors, comme nous prévoyions tous le plus grand danger qui commençait alors à nous menacer et la grande débâcle qui venait d’accroître sous nos yeux nous sommes partis en grande hâte avec le cheval chariot dans lequel fut placé un matelas et deux oreillers et sur lesquels on plaçât vos regrettés parents père et mère et nous, nous marchions. Nous sommes ainsi partis regrettablement de chez nous jusque Kemmel chez oncle Marc. Arrivés là, Georges a continué avec vos parents jusqu’à Kemmel chez Monsieur Debruyne. Comme votre regretté mère Pélagie dut partie sans vêtement, nous avons eu soin de lui mettre un bonnet de velours de  mère et un bon châle en laine de sorte qu’elle n’aurait eu froid pour l’hiver, alors quand Kemmel fut bombardé, ils ont quitté les lieux et ont été à Poperinge loger dans un estaminet. C’est là que père et mon frère Abel leur ont été rendre visite le second jour de Noel 14. Ils étaient en bonne santé et bien logé chez ces gens-là. En ce temps-là nous étions à Laerze chez un oncle et de là nous sommes partis en France à Steenwerck où Henri Ghesquière nous a souvent rendu visite. Une fois en France, il nous fut impossible de leur rendre visite ce que nous regrettons vivement et avec cette seconde évacuation, nous n’avons même pas  su où vos regrettés parents ont pu passer leurs derniers jours. Voilà bien chers amis ce que je puis vous renseigner et nous sommes très heureux si vous nous rendiez visite  un jour afin de se pouvoir causer en personnel ; aussi quand nous viendrons au pays vous pourriez compléter une visite de notre part. Ne sachant plus rien à vous dire je termine en vous serrant cordialement les mains.

Madeleine Leterme




(source : archives famille Parez-Westeel)

Le quotidien  des malades Belges à l’hôpital anglais de Malassise

       Les malades hospitalisés à Malassise provenaient pour la plupart d’Ypres et de ses environs et souvent avaient séjourné auparavant dans l’hôpital du Sacré-Cœur à Ypres ou l’hôpital Elisabeth à Poperinge. Ils avaient dû accepter une évacuation forcée en France. Parmi les civils contraints de partir à Malassise ne se trouvaient pas que des malades. Il y avait aussi les porteurs sains du bacille tant redouté par les anglais malgré la vaccination de leur troupe. Bien entendu les autorités belges avaient été quelque peu contraintes d’accepter cette politique quasi imposée par leurs alliés anglais. Elles se contentèrent d’avertir les malades  par ce feuillet écrit dans les deux langues nationales.



(Source: Archives générales du Royaume)

       La promesse de trouver à Malassise du personnel médical parlant le néerlandais ou le français ne fut pas tenue. Les médecins, les infirmières étaient des Anglais.  Voici à ce propos le témoignage du Dr Parker :

“The poor people who came to Malassise could only talk Flemish, and it is rather like vetereny practice, in which your patients cannot give any information. On the other hand they tell you no lies, and it is about as broad as it is long. Some of them could talk a little French, and a few of them were nuns who were able to speak French fairly well. A large number were children”.

(Les pauvres gens qui arrivaient à Malassise ne pouvait parler que le flamand et cela ressemblait à de la médecine vétérinaire, par le fait que les patients ne pouvaient donner aucun renseignement. D’un autre côté, ils ne pouvaient nous raconter des mensonges ce qui est précieux. Quelques une parlaient français et quelques-uns étaient des religieuses qui parlaient français assez bien. Un grand nombre était des enfants.) 

       Les maladies ou porteurs sains ne pouvaient quitter Malassise que lorsque les cultures en laboratoire des trois microbes impliqués devenaient négatives. L’hospitalisation durait plusieurs mois pour beaucoup d’entre eux.  La direction de Malassise rédigeait régulièrement la liste des patients autorisés soit à rejoindre leur famille réfugiée en France ou toujours résidant dans la région d’Ypres.



(Source: Archives générales du Royaume)

       Cette liste nous détaille les patients pouvant enfin sortir de l’hôpital anglais de Malassise.  Dans la deuxième colonne se trouve le nom du pavillon dans lequel ils étaient hospitalisés. Maigre compensation dans cet univers étranger, les Anglais avaient nommés les différents pavillons des noms des membres de la famille royale. Il y avait le pavillon Albert A, le pavillon Albert B, le pavillon Elisabeth, Marie-Josée et le pavillon Léopold. Laissons encore une fois la parole au Dr Parker :

From Malassise we sent them down to a convalescent hospital at Montreuil as soon as they were free from germs. But some of them retained their germs so long as to merit the term " chronic carrier." and the difficulty of these cases was great. If  they went to Montreuil and were then sent back to their homes they were very likely to become a danger to our troops. But. of course. they did not understand why we were unwilling to discharge them when they felt well. and we had no real detail to detain them. We did the best we could, but it was always a difficult task for the CO at Malassise.

(De Malassise, nous les envoyions en convalescence à l’hôpital de Montreuil dès qu’ils n’étaient plus porteurs de germes. Mais quelques-uns d’entre eux restaient porteurs de germes si longtemps qu’ils méritaient l’appellation de « porteurs chroniques » et la difficulté de traiter ces cas était importante. Si on les renvoyait à Montreuil ou dans leurs foyers, ils devenaient alors un danger pour nos troupes. Mais en effet, ils ne comprenaient pas pourquoi nous ne les gardions alors qu’ils se sentaient bien et nous n’avions pas vraiment de réponse à leur donner. Nous faisions le mieux que nous pouvions mais c’était toujours une tâche difficile pour la direction de Malassise.)

       On imagine aisément le calvaire de ces malades qui avaient quitté Ypres ou les villages avoisinants en quelques heures sous l’injonction formelle des médecins quakers anglais. Des familles furent ainsi disloquées pour de nombreux mois. Les malades partaient avec un baluchon sans savoir ce qui les attendait à Malassise. Leur souffrance était parfois adoucie par la gentillesse d’un chauffeur quaker comme le raconte cette surprenante anecdote citée par le Dr Parker.

I heard of one old woman who found that she had forgotten to bring 700 francs. which was all she possessed. away with her. It was retrieved for her by one of the Friends' officers, who went in under a heavy bombardment to fetch it..

(J’entendis raconter d’une Vielle dame qu’elle avait oublié de prendre 700 francs chez elle. L’argent fut retrouvé par après par un Quaker qui était allé le rechercher sous un intense bombardement)



Le monastère de Malassise transformé en hôpital durant la Grande Guerre

       L’hospitalisation des malades durait très longtemps car les médecins anglais avaient constaté des rechutes fréquentes chez les malades infectés. Dans le British Journal of the Army Medical Corps datant de septembre 1915, un article scientifique écrit par le Lt C. Clarke  confirme le risque de rechute avec t une étude  des constatations faites sur les malades civils belges de Malassise. En septembre 1915, l’hôpital en avait déjà accueilli 650 ! L’article essayait de prouver que la fièvre typhoïde pouvait resurgir brutalement alors que l’on croyait les malades guéris.  Les médecins anglais décrivirent 78 cas de rechute après un délai variable qui pouvait cependant atteindre 55 jours d’apyrexie.  Les enfants jusque 14 ans représentaient 20 % des malades, les femmes 43% et les hommes 36 %. Curieusement c’est la catégorie des 25-20 ans qui présentaient le plus de rechutes. Les médecins anglais connaissant ce risque de rechute n’avaient pas tendance à écourter le séjour des malades à Malassise. Le Dr Parker pendant son séjour à Malassise nota que pendant les rechutes, les malades avaient tendance à délirer. Il cite le cas d’une jeune Belge de 14 qui l’impressionna.

“We all have seen temporary insanity after typhoïd fever, bit I never saw so much as I did at Malassise. (…) I remember one case of mental alteration which was for the better. She had been a naughty little girl in her original fever, but in a relapse she quickly became quite angelic. We were rather anxious at this unusual development, but no harm came of it. She recovered from the relapse, and also from her morbid access of virtue.”   

Sans antibiothérapie, le traitement consistait essentiellement à la mise au repos de l’intestin par un régime des plus léger !

Régime 1 : Lait coupé d’eau d’orge Sirop d’orange et eau

Régime 2 : Lait, bouillon, chocolat au lait très léger, gelée de fruits, flan, purée de riz ou de tapioca

Régime 3 : Lait, potage julienne, purée de pommes de terre, compote de pommes, lait de poule

Régime 4 : Déjeuner. Café au lait, beurre, pain sans croute

                  Diner. Œufs, soupe, purée de pommes de terre sans graisse, pain

                  Souper. Chocolat, cacao, pain

(Régime suivi par les patients à l’hôpital Elisabeth de Poperinghe et vraisemblablement aussi à Malassise)

       Après de nombreuses semaines de ce régime, les malades qui guérissaient n’avaient plus que la peau sur les os et c’est pourquoi beaucoup de « guéris »  étaient alors transférés pour  une longue convalescence à l’hôpital belge de la Chartreuse de Neuville.

       Combien de malades décédèrent à Malassise ?

       Les registres des entrées et sorties des malades tenus avec soin par les militaires Anglais et qui sont conservés aux archives du Royaume  nous l’apprennent :

       Chez les Hommes entre Le 7 février et le 25 octobre 1915, sur 384 hospitalisés 28 décédèrent. Chez les femmes, entre le 7 février et le 13 octobre, sur les 443 admises, 41 décédèrent. Quant aux enfants sur 168 hospitalisés, cinq mourront.  Ce qui nous fait 74 décès sur 995 patients soit 7,4%.

       Les archives du Royaume nous donnent quelques fiches reprenant les détails administratifs sur quelques hommes et femmes décédées à Malassise. Six hommes font l’objet de fiches : il s’agit d’Henri Vanixen ; Philippe Pathyn ;  du soldat du 1er Régiment chasseur à pied, Florimond Cleenwerck, décédé d’une méningite ; de  Gustave Hoorelbeke ; de Maurice Vaneeckhoute et de Charles Morlion (souffrait d’une tuberculose générale).  Emouvant, sur la fiche de Maurice Vaneeckhoute (19 ans), il est fait mention que Marie Braem, sa tante réfugiée au café d’Anvers (sic) rapporta les habits du défunt à ses parents. Que d’histoires tristes et émouvantes se cachent derrière ces noms ! 

       Pour ce qui est des femmes décédées, nous avons 10  fiches. L’une d’elle est celle d’Elvira Couvreur, 38 ans dont l’état civil est amusant puisqu’il est dit que l’administration de Malassise pensait qu’elle était mariée à Jean, le médecin la trouvait quant à lui mariée à Jules tandis que la Mission belge déclarait qu’elle était célibataire mais que son frère était bien Jean. Une autre fiche appartient à Martha Laurent, 31 ans, une Bruxelloise mariée à Augustin Thiry, maréchal des Logis. Cette jeune femme parvint sans doute à suivre son mari dans la retraite vers l’Yser. Que devint celui-ci ? On aimerait le connaître ! Les autres fiches concernent, Emma Dewancker, 27 ans décédée de pneumonie ; Sylvie Bastyn ; Fideline Verbeke ; Marie Cloenwerck, 18 ans qui souffrit d’une rechute de typhoide alors qu’elle été atteinte de tuberculose miliaire et d’une scarlatine ; Rosalie ermeersch ; Rosalie Vandenbroucke ; Marie Paret et Laure Delanghe.



(Archives Générales du Royaume) Une feuille du registre reprenant les noms des décédés de Malassise

       Où furent enterrés ces malades décédés à Malassise ?  Il ne semble pas que ce soit  dans le cimetière des Belges dépendant de l’hôpital La chartreuse de Neuville.  La question reste à ce jour dans réponse.



Livre des admissions


Ce schéma fut réalisé par un médecin Quaker et reprend les différents transferts des malades belges vers les hôpitaux de Malassise et de la chartreuse (source : Archives générales du Royaume)


Les médecins Quakers de l’hôpital Elisabeth à Poperinge  autopsièrent  des victimes de la typhoïde

       Revenons au parcours de nos pauvres typhiques. Leur première hospitalisation à Ypres ou  à Poperinge devait les mettre en état d’être évacués vers l’hôpital anglais de Malassise. Malgré les soins, une certaine partie d’entre eux moururent avant d’avoir pu partir. Aux archives de l’état à Bruxelles est conservée une liasse de rapports d’autopsie que fit le Dr Henry à l’hôpital Elisabeth pour essayer de déterminer les causes exactes ayant causé la mort de ses patients. Nous avons rassemblé et résumé dans un tableau émouvant ces rapports qui nous donne les noms et âges des décédés.



Hôpital Elisabeth de Poperinghe


       On remarque dans ce résumé que la plupart des décédés présentaient des ulcérations intestinales, cause vraisemblable de leur décès par déshydratation, infection et hémorragie intestinale. On remarque aussi chez certains malades la présence d’autres maladies infectieuses comme la tuberculose, les pneumonies etc… Un triste cas attire notre attention, c’est celui d’une fille de 14 ans, typhique décédée de sa maladie mais peut-être aussi des conséquences d’un crime puisque son rapport mentionne qu’elle a été violée ! Par un autre malade ? Par un soldat ? Nous ne pourrons plus jamais reconstituer ce drame mais grâce à son rapport d’autopsie, nous pouvons nous remémorer le nom de cette petite victime dont la vie fut gâchée à la fois par le crime et la guerre ! A l’hôpital Elisabeth de Poperinghe, c’était une rude affaire que de soigner les typhiques. Il faut les laver entièrement puis faire reposer leurs intestins par un régime strict. Le lavage de l’entièreté du corps est mal considéré par les malades pour des raisons d’une pudeur exacerbée par les considérations religieuses de l’époque. Dans ses mémoires la comtesse van den Steen raconte les difficultés rencontrées par les infirmières dans le domaine de l’hygiène.



Le docteur Henry

«Les soins sont simples et astreignants, Laver ces bouches sèches et cette langue durcie. Parfois, à travers no gants de caoutchouc, ils nous mordent. Ces morsures sont terribles : une infirmière, sœur Pauline, dut être amputée d'une phalange. Une autre, sœur Élisabeth, atteinte au doigt, eut un bras épouvantablement infecté qu'on sauva de l'amputation en le maintenant dans un bain désinfectant pendant deux mois, Ensuite, il faut laver le reste du corps. Mais souvent le nettoyage, hors celui des mains, de la figure et du cou, en est impossible, surtout pour les femmes dont tout lavage est interdit par la religion, disent le commères. Au-dessous une ligne marque le point de démarcation de la pudeur. À partir de là, la peau est imprégnée d'une teinture sur laquelle l'eau n'a pas prise ! Les infirmières anglaises réussissaient à décrasser les hommes mais nos religieuse infirmières refusèrent net  de découvrir, chez les malades, ces endroits "dont On ne parle pas "... Et ces endroits grouillaient de la faune la plus variée, excellent agent de contagion. »

       Un jour, la comtesse dut montrer elle-même à ses infirmières le bon exemple :



La comtesse Van den Steen

«La tête entourée d'une serviette enduite de pétrole, les mains gantées de caoutchouc, j'opérai la toilette de tous les malades. À mes côtés, une religieuse tremblante et porteuse d'eau savonneuse marmonnait :

- C'est un péché, un péché! »

       Plus amusante, cette anecdote incroyable digne d’un Vaudeville : il s’agit de l’aventure qui survint à l’une de ses collaboratrices anglaises, Miss O’Gorman qui dirigeait comme infirmière une salle de typhiques tout en la subsidiant de sa propre fortune.

« Alors que deux femmes entrent dans la salle, aussitôt les nurses les saisissent. En un clin d'œil, elles sont déshabillées, étendues sur des toiles cirées, récurées de main de maître, revêtues d'un bonnet et d'une chemise de nuit, et comme elles résistent et hurlent, elles sont solidement ligotées sur leur lit ! Après quelques minutes, une infirmière belge entre et s'aperçoit qu'il s'agit de la "dame" et de la "demoiselle" d'un notable de la région, venues faire une visite à l'hôpital !

Et comme on sermonnait la nurse, sur son manque de perspicacité :

- Well, why do they not seak english? And it did them good. They had'nt had a wash for  years!”

(Traduction : Et bien pourquoi ne parlent-elles pas anglais, De toute façon, cela leur aura fait du bien, il y a des années qu’elles ne s’étaient plus lavées !)

       Et pour ce qui est du régime alimentaire, que de difficultés rencontrées pour faire comprendre aux malades et aux religieuses son bienfait :

« Mais combien il est difficile de leur faire garder le jeûne. Que de morts le lundi matin parce que les parents, admis à visiter le dimanche un malade, lui ont fait manger en cachette une orange ou une "boule". Les religieuses mêmes, se rendent coupables de ce méfait:

– Ah ! Disait la sœur A., on ne sait tout de même pas laisser des chrétiens mourir de faim.

Elle dira aussi plus tard à un officier blessé :

– Espérez seulement un peu, j'ai une bonne nouvelle : le n° 4 est en train de mourir de la grippe. Ce soir, on vous mettra dans son lit. Ça est un meilleur que le vôtre.

Et pour ses malades préférés, elle avait dérobé et confiné dans ce qu'elle appelait son "petit cachot" une caisse de bouteilles d'eau minérale sur lesquelles elle avait collé des étiquette : "Ether sulfurique. Poison".»

Conclusion

       La typhoïde ne fit peu de victimes dans les rangs des militaires car on vaccina rapidement les soldats contre le bacille d’Eberth. En France ce fut le docteur Vincent qui convainquit l’Etat-Major à mener la vaccination systématique des poilus. Les Anglais suivirent rapidement le mouvement en composant leur propre vaccin qui rapidement devint trivalent (on ajouta le bacille paratyphus A et le bacille paratyphus B qui provoquaient des affections semblables au bacille du typhus nommé aussi bacille d’Eberth du nom de son découvreur).  Les Anglais furent remarquables dans la prévention du typhus et ils organisèrent sur leur front des Laboratoires mobiles (Mobile Field Laboratory pour détecter plus facilement les malades et porteurs. En octobre 1915, il s’en trouvait un près de Poperinge, un autre à Lillers et un troisième à Bailleul. Un quatrième existait pour les Canadiens à Merville. De plus, les Anglais sur leur front développèrent deux laboratoires pour l’analyse de l’eau, un pour la première armée, l’autre pour la deuxième.

       On peut considérer qu’après les nombreux ravages que fit la typhoïde dans nos populations au 19ème siècle (voir en annexe l’histoire de cette maladie), la Grande Guerre signa la maîtrise cette maladie par les mesures prophylactiques prises à grande échelle pour la première fois.  Début 1916, le Dr Rulot, inspecteur chef du service de santé et de l’hygiène  du Ministère belge de l’Intérieur publia dans « l’Office international d’hygiène publique » le bilan de la lutte contre la fièvre typhoïde durant les deux premières années de la Grande Guerre. Histoire bien belge, le Dr Rulot attribue aussi la propagation du germe à la bière bue en grande quantité sur le sol belge.

The Standard, Londres, édition du 1er Mars 1916

LE TYPHUS, COMMENT ON LA COMBATTU.

M. le Dr Rulot, inspecteur chef du "Service de santé et de l'Hygiène" du Ministère de l'Intérieur de Belgique, publie dans l'Office international d'hygiène publique une note intéressante sur la lutte contre l'épidémie de fièvre typhoïde survenue, il y a quelques mois, dans la région de l'Yser. Dans cette région, qui fait partie de la Basse-Belgique, les puits sont, en général, mal construits, mal protégés contre les infiltrations. La nappe aquifère superficielle y est, pour ainsi dire, polluée dans sa presque totalité. Il en résulte qu'en temps de paix, la fièvre typhoïde y règne à l'état endémique. Lors de la bataille de l'Yser, la densité de la population s'était accrue dans des proportions considérables. Bientôt, l'endémie se transforma en épidémie dans la population civile. C'était une grave menace pour la santé des troupes. Il importait d'intervenir sans retard. Le 13 février 1915, un arrêté-loi rendit obligatoire la déclaration des maladies contagieuses par le médecin traitant, simultanément au bourgmestre de la commune et à l'inspecteur du Service de santé et de l'Hygiène, chef de service. Une disposition ministérielle prescrivit l'isolement des malades dans un hôpital, lorsque cet isolement ne pouvait se faire sans danger pour la troupe et la population civile, ce qui était presque toujours le cas. Le service de santé belge dut donc créer, organiser et -subsidier des hôpitaux pour contagieux à Ypres, Poperinge et Coxyde. L’armée anglaise mit à la disposition des malades belges, l'hôpital militaire de Malassise, près de Saint-Omer.

D'autre part, on organisa un hôpital pour convalescents, porteurs de germes dans l'abbaye de la Chartreuse de Neuville-sous-Montreuil-sur-Mer. Un laboratoire y fut installé. Tout un service de désinfection fut créé et des équipes de désinfecteurs furent formés et transportées à pied d'œuvre avec leurs appareils dans des camions automobiles. L’information, l'isolement, la désinfection forment la base de la lutte contre les affections, contagieuses; mais contre la fièvre typhoïde, on possède un moyen dont l'efficacité est reconnue: la vaccination anti-typhique. Le Grand Quartier Général belge décréta donc celle-ci comme obligatoire dans la zone des armées. Soixante mille personnes furent ainsi vaccinées. Les enquêtes faites à domicile par le service de santé, en suite de ces dispositions, firent constater la présence de porteurs de germes dans des fermes, ce qui obligea les autorités militaires à défendre la vente du lait cru. Enfin, les analyses de bière faites au laboratoire de bactériologie et de chimie, installé à Coxyde, démontrèrent l'existence de colibacilles dans certaines bières. Le Dr Rulot explique ainsi ce fait. La consommation de bière fut très grande en 1915, par suite de la présence de nombreuses troupes et des fortes chaleurs de l'été; pour pouvoir satisfaire toutes les exigences, certains brasseurs imprudents mouillèrent leur bière à l'aide d'eau non potable. L’autorité belge n'hésita pas: elle ordonna la fermeture de plusieurs brasseries. Le problème de l'eau potable, l'un des plus difficiles à résoudre en cette contrée marécageuse, retint spécialement l'attention du service d'hygiène. En ce moment la Société nationale des Eaux de Belgique s'efforce de doter toutes les localités de la région de l'Yser d'eau, de boisson, microbiologiquement pure. Détail intéressant: les mesures prises par le service de santé et rendues obligatoires - déclaration des cas de maladies contagieuses, isolement des malades dans des hôpitaux spéciaux, désinfection, vaccination anti-typhique - n'ont pas suscité de conflits entre les autorités sanitaires et la population civile. Celle-ci, dans l'ensemble, comprit la nécessité de ces mesures parfois désagréables et s'y prêta de bon gré. Les résultats de cette campagne, entreprise contre une épidémie de fièvre typhoïde, qui aurait pu devenir meurtrière, ont été probants. Dans les premiers mois de 1915, il entrait journellement dans les hôpitaux belges dix à quinze typhiques. Actuellement, il en arrive encore un ou deux par semaine. Cela donne une idée réconfortante de la bonne organisation du service de santé de l'année belge, ainsi que de la science, de l'intelligence et du dévouement de ceux qui coopèrent à son fonctionnement. Il est à espérer, ajouterons-nous, que cette leçon ne sera pas perdue et que lorsque la paix sera revenue, plusieurs des mesures qui ont si rapidement arrêté l'épidémie de typhoïde de 1915 pourront être appliquées en Belgique libre, avec la même vigueur scientifique et , .. le même succès !

Newspaper Archive

 

Sources:

1)     “A report on a series of relapses in an epidemic of enteric fever” by Lt C. Clarcke, M.D Lond , M.R.C.P. Eng.  Journal of the Royal army Medical Corps 1915;25:333-339

2)     “A physician in France “ by Major-General Sir Wilmot Herringham. 1919. New-York, Longmans, Green and Co. Londres, Edward.  

3)     " Mon journal d'infirmière", comtesse van den Steen de Jehay, Office de Publicité, Bruxelles, 1937.

4)     Une châtelaine dans les tranchées, florence de Moreau de villegas de Saint-Pierre, Editions Racine, 2009

5)     Archives générales du Royaume, Inventaire 418, hôpitaux civils du front, Bruxelles.

6)     Archives de la Chartreuse de Neuville sous Montreuil

7)     La comtesse van den Steen de Jehay, Dr Loodts

8)     « A Ypres, Quakers, volontaires de la Croix-Rouge et religieux portent secours à la population sinistrée. » Dr Loodts P.  

9)      Visite guidée de la chartreuse de Neuville par Lara Loose

10)  Pour ce qui concerne Jeanne Mesdom :

11) La Chartreuse de Neuville

 

Annexe :

Histoire et traitement de la typhoïde  au 19ème siècle           

 (Dr P. Loodts)

L'épidémie de fièvre typhoïde de Bruxelles en 1869

       Cette année-là, une épidémie de fièvre typhoïde s'abattit sur la capitale et déclencha une véritable marée d'interpellations au gouvernement et au conseil communal de Bruxelles et cela malgré un nombre de victimes bien inférieur (575) à d'autres épidémies comme celle du choléra qui trois ans auparavant en 1866 provoqua près de quatre mille décès à Bruxelles et 28.000 dans tout le pays.

       Quelle fut le facteur déclenchant d'une telle révolution des esprits ? Pour la première fois la bourgeoisie bruxelloise n'avait pas été épargnée par une maladie qui d'ordinaire ne s'attaquait qu'aux couches sociales les plus faibles. De nombreux habitants des résidences huppées du nouveau quartier Léopold dans le haut de la ville et des appartements de la galerie St Hubert y avaient laissé la vie' L'émotion avait été fort intense, et la presse relaya partout l'inquiétude des bourgeois et leurs interpellations aux autorités. Pareil climat enflamma même les corps diplomatiques en poste à Bruxelles (devaient-ils quitter Bruxelles ?) qui demandèrent des renseignements sur l'épidémie au nom de leurs gouvernements!

       Le bourgmestre Anspach soumis à de nombreuses critiques constitua alors sans tarder... une commission pour l'étude de l’épidémie. Le rapport de cette commission nous éclairent aujourd'hui sur les connaissances médicales de nos aïeux et nous apprend aussi de piquants détails sur la vie de la classe dirigeante d'alors...

       Nous y reviendrons plus en détail mais auparavant saluons des esprits lucides comme celui de notre confrère le docteur Durant, qui animé d'un très haut idéal n'avait pas été dupe du tintamarre politique provoqué par l'épidémie. A ses propres frais, il publia un court pamphlet que j'eus la chance de retrouver dans une liasse de documents à la Bibliothèque Royale. Je vous en soumets deux phrases en hommage à ce médecin courageux oublié par l'histoire et dont la biographie m'est inconnue !

"Je le sais, le nombre des victimes de l'épidémie en 1866 a été plus élevé qu'en 1869 mais, comme en1866 elles appartenaient presque toutes à la classe ouvrière, le Gouvernement est resté impassible."

"J'ai fait un projet de Loi Médicale et j'ai publié une organisation du Service de Santé pour que  tous [es Belges reçoivent les soins qui leur sont nécessaires en cas de maladie. J'en ai été récompensé par la police qui enlevait mes malades pour les conduire dans une espèce de lazaret où ils trouvaient la mort."

Dr Durant Léopold. A Ixelles le 17 mars 1869.

Revenons à la commission créée pour l’étude de l’épidémie. Elle se composait de trois comités : un comité médical, un comité de statistique, un comité des travaux publics. Le rapport du comité médical est arrêté le premier avril 1870.

Les conclusions du rapport du comité médical

       Pour les médecins, .l'épidémie provient de "l'intoxication produite par des miasmes animaux" .Les causes de la propagation sont détaillées et peuvent être ainsi résumées :

I) La ville de Bruxelles est bâtie sur le versant et le plateau d'une colline exposée au sud-ouest et faisant ainsi barrage aux effluves massiques transportées par les vents provenant de cette direction.

2) L'engorgement des égouts, non lavés par les ondées pluvieuses a provoqué des fermentations dont la conséquence a été le dégagement de miasmes qui se sont répandus dans les habitations par les conduits souterrains que les foyers des cuisines de cave avaient transformés en cheminées d'appel.

 3) Infiltrations des eaux potables de puits par des matières organiques dues à l'abaissement de la nappe souterraine et pour les eaux de distribution par les miasmes absorbés pendant leur long séjour dans les réservoirs et conduits qui peuvent tenir en suspension des matières organiques.

4) Développement de l'épidémie dans la classe aisée à la suite de la trop grande promiscuité offerte par des bals nombreux et des divertissements nocturnes. Le comité médical compare cette situation à la promiscuité de la classe ouvrière, due celle-là à une toute autre cause. Ne serait-ce pas à l'encombrement que l'on devrait également attribuer les progrès de l'épidémie dans la classe ouvrière, principalement dans les maisons surchargées d'habitants !"

5) Le remuement des terres pour le creusement des tranchées destinées au recouvrement de la Senne (dégagement de miasmes). Les mesures d'hygiène proposée par le comité médical, malgré la méconnaissance bactériologique, sont sensées. Il faut améliorer le réseau d'égout, multiplier les bornes fontaines, entretenir les voiries par des arrosages fréquents, ventiler les locaux destinés aux réunions publiques, supprimer les impasses et les bataillons carrés et enfin surveiller la qualité des eaux potables et promouvoir l’enseignement public par tous les moyens.

La discussion du rapport du comité médical

       Au cours de la discussion du rapport du comité médical devant la Commission le 27 février 1871, le bourgmestre Anspach contesta certains points. Selon ce dernier,  si l'épidémie cholérique trouvait son origine dans les émanations du sol l'épidémie de fièvre typhoïde devait être attribuée uniquement à la qualité de l'air ambiant. Si Anspach se montra si catégorique c'est parce qu'à la même époque les tranchées ouvertes à Bruxelles dans le cadre des travaux d'assainissement de la Senne lui attiraient de vives critiques... Anspach, d'ailleurs, pour prouver l'innocuité de sa grande entreprise de rénovation signala aux membres de la commission que sur 200 ouvriers travaillant dans les tranchées, aucun n'a été atteint par l'épidémie !

       Dans son rapport, le comité médical soulignait aussi que le cimetière de Saint-Gilles, encombré de cadavres cholériques depuis 1866 aurait pu jouer un rôle dans l'épidémie de fièvre typhoïde. Un membre de la Commission souligna que cet argument était fantaisiste car les émanations du cimetière de St-Gilles, pour arriver au Quartier Léopold auraient dû passer sur d'autres parties de la ville et y exercer leur mauvaise influence... A quoi répliqua Le président du comité médical, le Dr Martin, que récemment étaient morts plusieurs personnes de fièvre typhoïde tout simplement parce qu'ils avaient eu l'imprudence de visiter les champs de bataille des environs de Sedan...

       La polémique ne se limita pas aux tranchées et aux cimetières et les membres de la commission demandèrent des explications supplémentaires aux médecins quant à la survenue de l'épidémie dans les maisons cossues de la bourgeoisie. Le Dr Uytterhoeven  rappela alors qu'un tiers des maisons du quartier Léopold restent inoccupées pendant l'été, les propriétaires résidant pendant la belle époque à la campagne. De ce fait les maisons restaient sans aération jusqu'au retour de leurs occupants. Toujours d'après ce médecin, les foyers rallumés après la longue absence des propriétaires provoquent d'importants tirages entraînant l'air miasmique des égouts qui n'avaient plus été rincés depuis plusieurs mois. Le Dr Uytterhoeven expliqua aussi longuement un autre fait qui avait aussi pu être à l'origine de la propagation de fa fièvre typhoïde dans les maisons de la classe aisée : revenant à Bruxelles au commencement de l'hiver, ces personnes changent leurs habitudes et "restent sur pied  jusque bien avant dans la nuit, fréquentant les cercles, les théâtres, les bals et se retrouvent ainsi toujours dans des foyers d'infection". C'est sans doute affirma-t-il d'ailleurs à la suite du bal donné au théâtre de la Monnaie pendant la nuit du 09 au 10 janvier 1869, coïncidant avec un abaissement de température, que l'épidémie débuta de manière brutale... J’ai vu, ajouta le Dr Uytterhoeven, de jeunes demoiselles du quartier Léopold se rendre au bal malgré les remontrances de leur médecin, et elles rentraient chez elles atteintes de la fièvre typhoïde ! Mr Heuschling, membre du comité de statistique, enchaînant sur les dangers des attroupements interrogea alors les membres de la Commission sur l'opportunité de n'autoriser bals et divertissements publics qu'après avis du comité médical...

       On ne peut clore le rapport de la Commission sans faire mention des propositions des ingénieurs des travaux publics notamment la nécessité de munir les égouts de coupe-air, cela dans les maisons mais aussi dans les rues.

       La lecture des documents publiés par la commission est révélatrice de l'importance que prit l'épidémie de 1869 dans l'histoire de la santé publique en Belgique. La bourgeoisie venait de découvrir l'intérêt qu'il y avait pour sauvegarder la santé de ses membres d'améliorer les conditions de vie de tous les Belges !

Le traitement de la fièvre typhoïde

       Quant au traitement de la fièvre typhoïde, en 1870 il reste fort empirique et varié. Le Dr Millet dans un mémoire en dresse l'inventaire que nous résumons ici.

1) Les saignées

Le Dr Millet est contre les saignées mêmes modérées car écrit-il "j'ai vu maintes fois périr en très peu de temps,  les sujets typhoïdes qui avaient été saignés même modérément. Pour ce qui est des saignées à haute dose, technique propagée par le Dr Bouillaud et qui consistait à effectuer entre cinq et huit saignées de  trois à quatre palettes, le Dr Millet se montre encore plus catégorique :

« .Je vais plus loin, je prétends que les convalescences sont interminables après l'emploi de cette méthode, et que les malades échappés à ses effets meurtriers ont toute la peine à se rétablir. J'ai vu assez d'anémiés dans le service de ce professeur ... »

2) Les évacuants

C’est le docteur Larroque qui mit à la mode ce traitement en publiant en 1847 son volumineux traité de la fièvre typhoïde (Paris Editeur Laben en deux volumes). On peut résumer le traitement conseillé par ce médecin  par un triple aphorisme :

"Laver l'intestin par des purgatifs, laver le sang par des boissons délayantes, laver la peau par des lotions froides".

Remarque : Cette thérapeutique était malgré tout utile : grâce aux purgatifs on empêchait les toxines de stagner dans l’intestin; grâce aux boissons délayantes, on pouvait lutter contre la déshydratation et avec l’aide de lotions froides, on pouvait dans une certaine mesure lutter contre l'hyperthermie.

Pour le Dr MilIet, praticien semble-t-il de grande expérience, la méthode évacuante est "sans contredit celle qui procure le plus grand nombre de guérisons mais elle n'abrège pas la durée de la fièvre".

exemple de laxatif utilisé:

 -5gr de sulfate de soude à prendre en 3 doses à 1 h d'intervalle dans une tasse de limonade

exemple d'éméto-cathartique :

sel d'epsom 35 gr

tartre stibié 1 dg

à faire dissoudre dans 1/2 litre d'eau d'orge miellé et à prendre de quart d'heure en quart d'heure

Dans les cas graves, on emploiera une composition faisant appel à un laxatif et un émétocathartique :

sulfate de soude 35 gr tartre stibié 1 dg

A prendre dans un demi litre d’eau d’orge miellé par verrée toutes les demi-heures.

Le Dr Millet note que le lendemain de la prise, cette préparation a procuré six vomissements et quatre "garde-robes".

3) Les préparations mercurielles

Le calomel (laxatif mercuriel)

Exemple : I gr tous les jours ou tous les deux jours.

Le Dr Millet n'est pas convaincu de l'efficacité de cette médication: "Moi aussi, j'essayai dans ma pratique le calomel et j'ai eu de désastreux revers.je n'ai pas constaté une seule fois que la maladie ait été abrégée mai j'ai vu la salivation et toutes ses horreurs survenir... "

(Rem : la salivation excessive étant le signe d'imprégnation mercurielle de l'organisme)

Les  frictions mercurielles

Ce traitement a été mis à l'honneur par le Dr.Serres qui préconise l'usage du sulfure noir de mercure en frictions et per os ("Traitement de la fièvre typhoïde entéro-mésentérique par le sulfure noir de mercure" Académie des sciences, 1847).

Ici aussi le Dr Millet déconseille ce traitement "j'ai observé chez les trois premiers malades que j'ai soumis à cette médication des hémorragies intestinales excessivement graves... Depuis lors j'ai renoncé à cette méthode.

4) Traitement au sulfate de quinine

C'est dans un mémoire de M. Broca présenté à l'Académie de Médecine en 1840 que ce traitement est mis à l'honneur.

Exemple : sulfate de quinine à la dose de deux à quatre gr dans une potion administrée par cuillerées de deux en deux heures.

Le Dr Millet est tout aussi sceptique sur la valeur de cette médication qu’il a aussi essayé : « Je regarde le sulfate de quinine comme incapable de pouvoir faire avorter une fièvre typhoïde car sur 1 6 malades traités par cette méthode, j’en ai perdu cinq".

5)  Le tartre stibié à forte dose

Est, d'après le Dr Millet, aussi à déconseiller.

                Ex :   eau de tilleul 100 gr  
                         tartre stibié r 5 cg
                         sirop diacode 8g

                         sirop de fleurs d'orangers 20 gr

6) Traitement par la glace

« Je ne crois pas le moins du monde à un enrayement de la fièvre typhoïde  en 24 heures ou 36 heures malgré les assertions de Mr le docteur Wanner » nous dit le Dr Millet.

Médication du Dr Wanner : faire avaler au malade nuit et jour toutes les cinq minutes un morceau de glace de la grosseur d’une noix »

7) Eau de goudron

– en boisson le jour, en lavement matin et soir

Ici le commentaire du Dr Millet est plus modéré : « Ce traitement m'a rendu quelques services... "

8) Hydrothérapie

" C'est dans la forme ataxique et dans la dernière période de la fièvre typhoïde qu'il s'agit de produire à la fois une perturbation violente dans les fonctions irrégulières du SNC et un énergique mouvement de réaction vers les organes périphériques qu'il est indiqué et qu'il peut être réellement utile de recourir à cette puissante médication".

9) Le chlorate de potasse

Cette médication est étudiée par le Dr Millet : "Depuis quatre mois, j'étudie le chlorate de potasse dans le traitement de la typhoïde en pensant à l'influence que le chlorate de potasse exerce sur la muqueuse buccale ou gingivale, il est possible que cette action puisse s'étendre aux ulcérations de l'intestin".

Conclusions

       Nos confrères du 19e siècle étaient bien démunis devant la maladie et particulièrement devant la fièvre typhoïde mais beaucoup d'Entre-eux avaient l'intuition qu'en améliorant les conditions de vie et l'hygiène on parviendrait à diminuer fortement le nombre de malades. Certains mirent leurs idées par écrit comme le Dr Poirier qui, en 1866, écrivit dans un livre consacré à la fièvre typhoïde des commentaires désabusés sur la chirurgie pratiquée dans des conditions effroyables tout en plaidant pour l'isolement des malades contagieux, et de façon prophétique, pour l'instruction obligatoire et les caisses mutuellistes :

       " Nous proscririons même volontiers, les hôpitaux dans la plupart des cas de chirurgie et d'une manière absolue pour les femmes en couches. Il n'est pas de médecin pratiquant à la campagne qui n'ait été frappé comme nous de la bénignité de la plupart des affections chirurgicales de l'heureuse réussite des opérations les plus graves, de la rareté des fièvres puerpérales. C'est là surtout que l'on peut dire : le chirurgien opère et Dieu guérit. Ces résultats font surtout impression au commencement de la carrière, alors qu'on a vu dans les hôpitaux. Même les mieux tenus la fièvre puerpérale sévir presque continuellement, et la plupart des amputations entraîner la pyomie et la mort des opérés. Mais autant nous sommes opposés à l'établissement des hôpitaux à la campagne pour le traitement des affections chirurgicales. Autant nous les croyons indispensables pour traiter les maladies contagieuses et empêcher leur extension. Là seulement les malades pourront recevoir les soins nécessaires ; la aussi le traitement ne sera pas contrarié par la tendresse aveugle des parents et la sottise de gardes-malades... Une objection sérieuse contre l'établissement d'hôpitaux dans les communes rurales se tire de l'exiguïté de leurs ressources pécuniaires et du peu d'importance de leur population. Mais rien n'empêche que deux ou même un plus grand nombre de villages voisins se réunis nt pour former un hôpital commun, dont l'entretien auquel ils interviendraient en proportion de leur population ou en raison du nombre de malades reçus ... "

       A la fin de son étude le Dr Poirier préconise les solutions pour contrer ce fléau. Citons la création partout dans le pays de caisses d'entraides ouvrières, le drainage des marais, la réglementation du travail des enfants et l'instruction obligatoire qu'il développe à la page 50 de son mémoire : " Qu'il nous soit permis de déclarer, quoique ceci nous éloigne un peu de notre sujet, que nous sommes partisans du principe de l'obligation de l’instruction. Ce qui nous étonne, c'est que des esprits sérieux, des amis du progrès, aient pu s'opposer à cette doctrine, sous prétexte qu'elle porte atteinte à la liberté individuelle et que les pouvoirs du gouvernement ne vont pas jusque-là. Etrange scrupule ! Ainsi donc, on pourra arracher un fils des bras de son vieux père, de sa mère infirme ; on pourra pendant les plus belles années de sa vie, l'envoyer dans une partie du pays dont il ne connaît ni les mœurs, ni la langue ; on  pourra l'employer à des travaux de terrassements qui lui donnent les fièvres, on l'empêche de rendre l'honneur à une pauvre fille et de légitimer son entant sous prétexte qu'il n'a pas entièrement satisfait à la milice et cette même société ne pourra contraindre des enfants de dix ans de fréquenter pendant quatre heures, un jour une école au lieu de vagabonder dans les rues, de mendier dans les fermes et de voler dans les jardins... "

       Mais revenons au traitement de la maladie. Celui-ci restera encore pour longtemps empirique malgré la découverte par Eberth en 1880 de son agent microbien. Au début du vingtième siècle. c'est la méthode de Brandt qui a la faveur du corps médical : bains froids à 25°, 4 à 6 jours (contre-indiqués au cas de myocardite, collapsus et hémorragies) ; frictions, grogs, champagne, lavements froids.

       Au début de la guerre 14-18, la typhoïde trouve un terrain de propagation idéal dans les hôpitaux de campagne. La mortalité atteint parfois 25% et on est à la veille d'un désastre sanitaire et militaire. Le Dr Vincent (1862-1950), médecin militaire français avait fabriqué un vaccin efficace expérimenté avec succès au Maroc. Il obtient une entrevue pathétique avec le Ministre de la Guerre et arrive à le convaincre de la nécessité de vacciner l'armée française. La mortalité ne tarde pas à tomber.  Vincent a sauvé des milliers d'hommes et sa patrie. "En d'autres temps en d'autres lieux, on lui eût levé des autels et des statues comme protecteur de la Cité" (Professeur Leriche au Collège de France).

       La vaccination des sujets à risque représentait donc malgré une protection peu durable une première victoire de la science contre cette maladie dont par ailleurs le traitement ne se modifiait guère. Dans la Pratique médico-chirurgicale éditée par Masson en 1931, on y lit que les pratiques hygiéniques sont le fond du traitement et que la méthode de Brandt trop rigoureuse peut être remplacée par des bains frais à 32° et l'application en permanence sur l'abdomen d'une vessie de glace pour assurer l'immobilisation de l'intestin et une action antiphlogistique !

       A la lecture de ces pages, on mesure combien fut révolutionnaire la découverte des antibiotiques pour l'humanité.

Dr P. Loodts

Bibliographie

De la fièvre typhoïde et de son traitement par le Dr Auguste Millet, Bruxelles 1861, imprimerie Tircher, 20 rue de l'étuve.

– L’épidémie de typhoïde de Bruxelles en 1869. Compte rendu analytique des travaux de la Commission d'Enquête, Xavier Heuschling,  Bruxelles, I 875, imprimerie Régie du Moniteur Belge.

Des épidémies de fièvre typhoïde dans les campagnes. Etiologie et prophylaxie, Dr Poirier, Gand 1866, Imprimerie de la Société de Médecine.

– L'épidémie typhoïde de I 869, Dr Léopold Durant. 1869, Imprimerie Decort, rue du Couvent 52 Anvers.

Rapport sur le typhus qui a régné dans les Flandres pendant les années 1846-1847 par les membres de la Société de Médecine de Gand.1848, Imprimerie Gyselinck, éditeur des annales et bulletins de la Société de Médecine de Gand.



 

 

 



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