Médecins de la Grande Guerre

Miss Edith Cavell, héroïne anglaise fusillée en Belgique

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Miss Edith Cavell, héroïne anglaise fusillée en Belgique.

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La mère de Miss Cavell.

Le père de Miss Cavell.

Edith Cavell - Gouvernante à Bruxelles en 1890

Edith Cavell et son équipe

Après la guerre, Edith Cavell fut honorée par les gouvernements Anglais, Belges et Français

Edith Cavell - Héroïne

Edith Cavell assistante à l'infirmière en chef en novembre 1893

Dans la cathédrale de Peterborough

L'école professionnelle pour infirmières

Edith Cavell avec des nouvelles diplômées

Edith Cavell avec ses deux chiens

Le Réverend Horace Stirling Townsend Gahan, (chapelain anglican à Bruxelles encore libre) qui n'avait pas reçu la permission de l'accompagner au Tir National, lui avait administré la communion la veille de son exécution le 11 octobre 1915

Institut Médical Edith Cavell - Monument dédié à Edith Cavell et à Marie Depage

Le corps d'Edith Cavell repose dans la cathédrale de Norwich

Photo de couverture de Collection « Patrie » de 1917 représentant Miss Cavell dans de sinistres circonstances.

Dans une cellule aux murs nus que meublent sommairement un lit de fer, une table et une chaise, une femme est assise

Bruxelles, le Tir National endroit où furent fusillés Miss Cavell et les civils belges

Miss Cavell, infirmière (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

L’arrestation et la condamnation de Miss Cavell (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

L’exécution de Miss Cavell, le 12 octobre 1915 (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

Après l’exécution, le coup de grâce (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

La tombe de Miss Cavell et le portrait de la Martyre (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

Monument érigé à Bruxelles à la mémoire de Miss Cavell (Edit. Franco-Belge, 27, rue Bodeghem, Bruxelles)

Service à la mémoire de Miss Cavell à la Cathédrale St Paul, le 29 octobre 1915.

Manifestation dans les rues de Londres peu après l’exécution d’Edith Cavell

L’exploitation de la mort d’Edith Cavell par les recruteurs britanniques

Philippe Baucq qui fut arrêté au même moment que Miss Cavell.

Le corps d’Edith Cavell fut rapatrié en Angleterre le 24 mai 1919. coll. Rue-des-Archives / Tal)

Funérailles de Miss Edith Cavell : La levée du corps.

Funérailles de Miss Edith Cavell : Le cortège funèbre.

Funérailles de Miss Edith Cavell : Le passage de la dépouille mortelle.

La mère de miss Cavell qui a reçu tant de marques de sympathie. (Tiré de « Le Miroir » du dimanche 7 novembre 1915)

Cérémonie en mémoire de miss Cavell à Westminster ; au centre un portrait de la malheureuse nurse. (Tiré de « Le Miroir » du dimanche 7 novembre 1915)

Von Bissing, responsable du meurtre, sortant du Ministère de la Guerre à Bruxelles. (Tiré de « Le Miroir » du dimanche 7 novembre 1915)

En hommage à Miss Cavell

Proclamation des condamnations.

Timbre intitulé : Bruxelles « Pouponnière Ecole Edith Cavell ». (Collection Camille Roquet)

Carte menu du 21 février 1895 dessinée par Miss Cavell qui était alors gouvernante chez les Colson-François. (collection T. Morré)

Confirmation (pour la photo précédente) de madame Eveline Colson-François. (collection T. Morré)

Miss Edith Cavell.[1]

Héroïne anglaise fusillée en Belgique.

Sa vie. – Sa mort.

   Le 12 octobre 1915, le Freiherr von Bissing se chargeait de faire afficher sur les murs de nos grandes villes un tableau d’honneur comprenant les noms des patriotes qui payaient de leur sang les services rendus à la Patrie. Le cruel bourreau s’imaginait peut-être que sans ce tableau, la population aurait ignoré longtemps encore les vaillants qui, soupçonnés d’espionnage, bravaient les tortures et la mort.

   Au nombre de ces glorieux martyrs se lisait le nom de Miss Edith Cavell.

   Cette infirmière naquit le 4 décembre 1865, à Swardeston, petit village rustique et charmant, près de Norwich (comté de Norfolk).

Son enfance.

   Edith Cavell était une enfant gaie, aux grands yeux clairs et francs, aux cheveux noirs, aimée de tout le monde. Son cœur était sensible et généreux.

   Dès son enfance, elle montrait ce qu’elle serait plus tard, par la passion qu’elle apportait à soigner les malades, à visiter les pauvres, à se dévouer à tous ceux qui souffraient. Un officier anglais, son neveu, fit à M. Jean de Bonnefon le récit suivant :

   Elle comptait neuf ans, quand, aux bains Ramsgate, sa famille la perdit un soir et la chercha en vain toute la nuit. On la retrouva chez une pauvresse qu’elle aimait à visiter et qu’elle avait trouvée en proie à une attaque. L’enfant avait veillé la malade et l’avait soignée comme une infirmière. Dès lors, malgré l’opposition de son grand-père, Edith avait une carrière, celle du dévouement aux malades.

Ses occupations.


Edith Cavell - Gouvernante à Bruxelles en 1890

   Suivons-là dans cette vie de charité et de bonté.

   En 1896, elle entra à l’hôpital de Londres, où elle fit ses études de nurse (terme anglais qui désigne les infirmières). Cette situation, surtout durant la première année, n’était pas une sinécure, et Miss Cavell qui était délicate et d’apparence frêle, eut à lutter contre la fatigue des nuits sans sommeil et des soins ininterrompus à donner à d’innombrables malades.

   « La vie du London Hospital était routinière, écrit M. W. Thomson Hill, et le cadre austère du grand bâtiment l’aurait rendue triste et monotone pour tous ceux que n’animait pas le feu sacré, l’ardeur du dévouement. Quoique étant constamment en contact avec la douleur et la présence de la mort, il fallait, malgré tout, garder un visage serein, inspirer la confiance et l’espoir aux vieillards, aux enfants, à tous les habitants des quartiers les plus pauvres. »

   Elle ne parlait de son travail à personne, et gardait secret entre elle et ses malades tout le bien qu’elle leur fit ; elle s’occupait d’eux, même lorsqu’ils l’eurent quittée, sans leur laisser entrevoir qu’elle eût jamais d’autre pensée que celle de soulager leurs misères ; ils ne se doutaient guère que, dans le décor peu engageant des rues sombres qui avoisinaient l’hôpital, sa pensée se reportait souvent vers le petit village ensoleillé du Norfolk.

   Sa volonté surmonta toutes les difficultés ; elle ne se découragea jamais ; elle voulait réussir, et travailla avec ardeur, désireuse de connaître à fond sa profession. Elle aimait son travail ; les tâches les plus prosaïques ou les plus monotones ne la rebutaient pas ; elle aimait à apprendre, à être enseignée.

   Au bout d’une année, Miss Cavell faisait partie du personnel privé de l’hôpital ; ses aptitudes étaient remarquables et sa force de résistance, incroyable ; on l’appelait Clever Miss Cavell, mais cette épithète n’était jamais prononcée avec jalousie ou ironie. Les autres infirmières avaient toujours recours à elle dans les situations difficiles et qui exigeaient une décision prompte.

   Pendant cinq ans elle travailla dans cet établissement, heureuse de se consacrer toute entière à ses malades, se faisait des amis de tous ceux qu’elle soignait. « Ce dévouement qui fut toute sa vie, elle le portait sans orgueil, comme un fardeau adoré ».

Ses épreuves.


Le père de Miss Cavell.

   A la mort de son père, pasteur de l’église anglicane, comme elle était appelée à gagner sa vie, elle se consacra dès le début, corps et âme, à sa vocation.

   Dans le but de s’instruire, elle s’expatria : elle avait reçu en héritage une somme assez forte, qui lui permit d’entreprendre des voyages et de s’installer à l’étranger. Elle se rendit d’abord en Suisse, puis en Bavière, où elle fréquenta, comme infirmière libre, un hôpital tenu par un certain Dr Wolfenberg. « Comme plusieurs des appareils nécessaires aux opérations manquaient dans cet hôpital, Miss Cavell, bien qu’elle ne fût liée à l’établissement par aucun contrat, mit bénévolement une grosse somme à la disposition du directeur pour l’achat des instruments indispensables. Wolfenberg ne lui en sut, parait-il, aucun gré, car lorsqu’il vit que sa généreuse donatrice ne disposait plus de fonds pour son institution, il lui fit comprendre qu’il n’avait plus besoin d’elle ! » Ce fut une première épreuve dans sa vie de sacrifice.

   Elle partit ensuite pour l’Allemagne. Là, près de ceux qui devaient être un jour ses bourreaux, elle exerça son dévouement… elle s’y fit même de nombreux amis, qui apprécièrent sa valeur dans ses fonctions d’infirmière. Elle s’attacha à ce pays, écrivit-elle un jour à sa cousine, à cause de la douceur des mœurs, de la culture et de la charité des habitants !!

   Pauvre Miss Cavell, tu auras pu constater plus tard, combien ce peuple de barbares méritait ta folle admiration !

   Elle étudia les méthodes modernes de médecine et d’hygiène, qu’elle admirait beaucoup – et avec justice – et qu’elle tâcha d’introduire dans la suite dans divers établissements, placés sous sa direction.

   Elle était très connue à Dresde, en Saxe et à Aix-la-Chapelle, écrit J. de Bonnefon, elle y fit tant de bien que médecins et malades l’appelèrent l’ange d’Angleterre.

   Sa dernière aventure en Allemagne vaut la peine d’être narrée. Elle avait accepté de soigner gratuitement un vieillard, ancien officier sans famille et sans fortune, dont le caractère était si insupportable que les infirmiers refusaient de le garder. On faisait appel à son dévouement, et elle essayait d’adoucir le terrible impotent. Elle croyait avoir réussi, et le vieillard, paralysé des jambes, semblait s’améliorer, quand un matin, pour réveiller Edith, qui s’était assoupie sur sa chaise, il prit sa béquille et donna un tel coup sur la tête de l’ange de charité que mort faillit s’en suivre !

   Après le vol de Dr bavarois, voici les coups des Allemands ! Ce fut la deuxième épreuve que subit la douce infirmière… et, hélas, ce ne sera pas la dernière !

   Elle abandonna la néfaste Allemagne pour un pays plus hospitalier et de mœurs moins sauvages ; elle vint en Belgique, à Bruxelles, dans la maison dirigée par le Dr Depage, éminent praticien. C’était en 1906. Trois ans plus tard, elle fonda dans les environs de cet établissement une école d’infirmières, dont bientôt la renommée s’étendit au loin. Les élèves qu’elle forma essaimèrent dans toutes les directions, et aujourd’hui encore en Allemagne, un grand nombre se dévouent au chevet des barbares qui ont martyrisé leur directrice !!

   Mais les années passaient et les événements se succédaient ! 1914 ne dut pas se terminer sans que nous fussions témoins d’un horrible et inoubliable spectacle. En août, les Allemands, parjures à leur engagement, violèrent notre territoire et poursuivirent notre vaillante armée jusqu’à l’Yser.

   Miss Edith Cavell toujours à la tâche, se donna toute entière aux blessés belges, français et anglais. Les soldats allemands aussi reçurent ses soins empressés. Hélas, la récompense de son beau dévouement ne se fit guère attendre !

Son arrestation.

   Pourquoi et comment fut arrêtée cette messagère de la pitié ?

   On n’ignorait pas que Miss Cavell, dont la compassion était sans limites, recevait tous les infortunés, traqués par la rage teutonne. Français et Anglais, réfugiés un peu partout à Bruxelles, au moment de l’arrivée des Allemands, lui demandèrent asile. Ne fallait-il pas sauver la vie à ces héros, la plupart blessés ! Le gouverneur-général, en effet, punirait de mort tous les soldats de l’Entente qui vivaient cachés en Belgique !

   Malgré ces menaces furieuses, Edith Cavell les garda chez elle, les nourrit, leur fournit des habits civils et de l’argent pour gagner la frontière. Elle les confia même à des guides sûrs qui les conduisirent.

   C’était grave, très grave, tout ce noble dévouement ! Elle ne se doutait guère des dangers qu’elle courait ; elle s’avait la conséquence de ses actes. N’importe !... elle marcha de l’avant avec audace !... La passion du sacrifice triompha… Elle favorisa aussi l’évasion de jeunes Belges en âge de porter les armes. Elle sympathisa avec leur amère douleur de vivre dans une patrie si malheureuse et de ne pouvoir combattre pour leur cher pays.

   Oh ! Qu’ils étaient grands et dignes ces sentiments héroïques.

   Mais, les farouches sbires de von Bissing veillaient… et l’heure de son arrestation devait sonner bientôt !

   Un jour, elle fut soupçonnée ; une perquisition eut lieu dans sa maison. Quatre individus au service de la Kommandantur accomplissaient cette répugnante besogne. L’un d’eux parlait admirablement l’anglais. Il remarqua que l’infirmière avait une jeune bonne anglaise à son service. C’était une pauvrette que sa charité avait tirée de la misère et en qui elle avait une confiance illimitée.

   La perquisition à domicile ne donna aucune suite fâcheuse, mais quelques jours après, le teuton, au verbiage anglais, revint voir la jeune fille, l’invita à la promenade, au cinéma, bref, entra dans ses bonnes grâces. Il lui conta que, soldat anglais déguisé, il n’aspirait qu’à recouvrer sa liberté et la supplia de lui fournir les moyens de passer la frontière.

   Oh ! L’ignoble traître ! La petite bonne se laissa prendre au langage doucereux du faussaire et lui confia que sa maîtresse pouvait assurer son évasion ! Comme il manifesta quelque défiance, elle insista, lui citant les nombreux départs que Miss Cavell avait déjà organisés.

   Le bandit en savait assez ; il quitta l’imprudente jeune fille et courut en hâte à la Kommandantur dénoncer tout ce qu’il avait appris…

   On ne tarda pas de l’arrêter. Le 5 août, vers huit heures du matin, on frappa à la porte de la salle, où Miss Cavell prodiguait ses soins aux blessés. O ironie du sort ! A ce moment même, elle changeait le pansement d’un blessé allemand ! Les cinq soldats et un caporal voulurent la saisir, mais la vaillante infirmière demanda d’achever son travail qui ne saurait être interrompu sans danger.

   Sur le signal d’un officier qui se tenait dans le corridor, le caporal arracha brutalement la charpie dont elle allait recouvrir la blessure de l’homme qu’elle soignait et emmena l’infirmière.

   Etonnée, mais calme et digne, elle demanda une explication… Pour toute réponse on la rudoya.

   A travers la rue de la Culture, on l’entraîna hors de son ambulance et quelques minutes plus tard, les grosses portes de la prison de St Gilles se refermèrent sur la charitable créature, que fut Miss Cavell.

   Son pénible calvaire allait commencer.

   La nouvelle de cette mystérieuse arrestation se répandit rapidement dans la capitale, et grande fut l’émotion qu’elle produisit dans toutes les classes de la société. Immédiatement les influences les plus puissantes furent mises en œuvre, afin d’arracher aux griffes allemandes une femme si dévouée. Les Anglais qui avaient confié leurs intérêts au gouvernement des Etats-Unis s’adressèrent à M. Page, ambassadeur de Washington à Londres, « pour qu’il priât la légation américaine de Bruxelles d’intervenir en faveur de Miss Cavell ».

   Le 27 août, M. Page télégraphia à M. Brand-Whitlock, ministre des Etats-Unis à Bruxelles. Celui-ci écrivit le 31 août au baron von der Lancken, chef du département politique du gouvernement allemand, pour lui demander « s’il était exact que Miss Cavell était arrêtée et si des dispositions étaient prises pour la défense de l’accusée ».

   L’odieux von Lancken, qui portera éternellement la honte du procès, négligea de répondre à M. Brand-Whitlock. Une deuxième lettre, datée du 10 septembre, vint lui rappeler la première. Il répondit le 12, mais la note égarée volontairement ou par mégarde, ne parvint au destinataire que la semaine suivante. Dans cette missive, le baron tenta de justifier l’arrestation de l’infirmière, prétextant les sommes d’argent avancées à des fugitifs.

   M. Brand-Whitlock lui avait demandé si un représentant de la législation américaine serait autorisé à voir la prisonnière. Cette requête avait été impitoyablement rejetée, mais « doucereusement » il annonçait qu’un avocat près de la cour d’appel, Maître Braun, avait été chargé de défendre l’Anglaise et qu’il s’était déjà mis en rapport avec les autorités allemandes pour remplir cette mission.

   Maître de Leval, avocat belge, conseiller judiciaire de la légation américaine, fut invité alors par M. Brand-Whitlock à s’aboucher avec Maître Braun. Réflexions faites, ce maître se déchargea de la défense sur un avocat de sa connaissance, Maître Kirschen.

   En ces jours, la Belgique était plus frémissante que jamais. Le 20 août, date anniversaire de l’entrée des boches à Bruxelles, les habitants avaient fermé leurs magasins en signe de deuil. En, nous avions assisté, – avec quels transports d’allégresse ! – à l’exploit d’un aviateur allié (un Anglais) qui avait lancé trois bombes incendiaires sur le hangar d’Evere et anéanti un dirigeable.

   Réveillés en sursaut de grand matin par une effroyable canonnade, nous avions pu voir d’immenses flammes jaillir du hall. Quelle joie suscitait ce désastre allemand ! On chantait la « Brabançonne » et la « Marseillaise » : la foule en délire courait vers le foyer de l’incendie aux cris de « Vive la Belgique ! Vive la France ! »

   Les Boches rageaient en observant cette irrésistible explosion d’une haine trop longtemps comprimée ! Mais ce fut surtout à la fin de septembre, quand les Alliés prirent l’offensive en Champagne et en Artois, que l’effervescence grandit dans notre pays.

   On se transmit les nouvelles… Dans les cafés, on trépigna, on hurla… Les communiqués allemands, avec leurs réticences embarrassées de prose officielle, provoquèrent de cinglants éclats de rires. La victoire grisa tout le monde… Les barbares, eux, virent rouge ; pour se venger, ils emprisonnèrent, ils condamnèrent, ils tuèrent ! Et pour justifier les mesures atroces, le gouverneur-général von Bissing fit placarder partout une proclamation d’un ton mielleux et menaçant, chef-d’œuvre de fausseté, de férocité germanique. « … Certains milieux, qui mieux que tous autres, auraient dû veiller à la paix intérieure, ont incité des esprits à l’insubordination ; des personnes qui s’étaient déclarées prêtes à collaborer avec moi ( ?!!) au rétablissement du bien-être du pays ont de nouveau ( ?) prêté une oreille bienveillante aux instigations du Havre et de Londres ; de faux prophètes ont propagé de faux bruits et de cette façon amené des naïfs ( ?) à commettre des actes criminels ! Des Belges, par patriotisme mal compris ou encore plus pour amour du gain ( ?), se sont laissés entraîner à l’espionnage, qui abouti au même échec que l’offensive ennemie…….

Les plus lourdes peines, conclut notre aimable gouverneur, ont dû être appliquées sans pitié à ceux qui s’étaient rendus coupables de menées criminelles. Les faits démentiront tous les bruits de victoire de nos ennemis, ainsi que la nouvelle que les armées allemandes quittent la Belgique. Ce que nous tenons, nous le tenons bien !!! »

   Le fait est que les Boches avaient été saisis de peur… et la crainte étant la pire conseillère, ils se vengeaient sur nos vaillants compatriotes. De ville en ville, les échos des exécutions se répondaient ; les tyrans ne se lassaient pas d’assassiner, ni les martyrs de proclamer leur patriotisme et leur foi dans l’avenir victorieux !

   Animés de ces atroces sentiments de vengeance et de rage, les meurtriers vont entamer le procès de Miss Cavell.

Son procès.

   La première séance eut lieu dans la salle du Sénat, le 7 octobre, sous la présidence de l’auditeur Stoeber, qui voulut ce théâtral décor pour la mise en scène de la tragédie où il fit de sensationnels débats.

   « Qu’on se figure, écrit S. Kirschen[2], le défenseur de l’accusée, le vaste hémicycle du Sénat où tout invite au recueillement, où les tapis de haute laine assourdissent les pas, la solennité des fresques encadrées d’or et les lambris de bois précieux, les emblèmes de la souveraineté de la nation, ou bien le prestige d’une salle historique comme de la Chambre des Représentants[3] encore frémissante de la fièvre patriotique qui transporta toute la législature à cette suprême séance du 4 août 1914, où le Roi annonça que l’étranger venait de franchir la frontière et proclama d’une voix vibrante qu’un peuple qui défend sa liberté ne peut mourir. Qu’on se figure dans ces sanctuaires des lois, des officiers allemands en grand uniforme, s’érigeant en tribunal pour juger des Belges et des amis des Belges, qui avaient obéi à la parole royale ; les trente cinq prévenus, la plupart des gens du peuple, étonnés de ce décor, se casant dans les fauteuils de sénateurs, surpris de se reconnaître… (beaucoup ignoraient qu’ils étaient impliqués dans cette affaire) ; les soldats impassibles qui se plantaient ça et là pour les surveiller avec leur raideur d’automates formés par la discipline, les avocats attendant nerveusement au banc de la défense l’ouverture des débats, aussi avides que les accusés de savoir ce qui allait sortir du dossier redoutable que maniait l’auditeur, cet auditeur enfin, bel homme, grand, mince, fringuant, très soigné, visant à l’élégance, haut en couleur, lissant sa longue et forte moustache, les dents blanches, les cheveux partagés sur la nuque par une raie impeccable, comme s’il sortait des mains d’un coiffeur de Munich, pour un bal militaire, qu’on figure cet appareil impressionnant, cette affirmation ostentatoire de toute la puissance du vainqueur et l’on comprendra que suivant l’expression d’un des avocats, les yeux de Miss Cavell, habitués à la paix blanche des nurseries et des salles d’hôpital et plus récemment à la grise solitude de la prison cellulaire, clignotaient comme ceux de ces martyrs voués aux bêtes qui, brusquement sortis des ténèbres, demeuraient éblouis au plein soleil de l’arène. »

L’interrogatoire.

   A l’instruction, l’ambulancière avait reconnu par une déclaration signée tous les griefs relevés à sa charge. A l’audience elle renouvela fièrement ses aveux.

   Parlant couramment le français, elle déposa en cette langue, « avec cet accent spécial en Anglais ».

   Malgré son ennui et même sa gêne d’être interrogée la première, son énergie lui fit, dès les premiers mots de l’interrogatoire, surmonter tout malaise.

   - Je suis anglaise, répondit-elle à la première question de l’auditeur, et j’ai agi en patriote.

   Elle ne pouvait rien dire de plus dangereux, pour exciter davantage encore la haine des Boches contre l’Angleterre abhorrée.

   - De novembre 1914 à juillet 1915, vous avez logé des soldats français et anglais, dont un colonel, tous en habits civils, vous avez aidé des Belges, des Français et des Anglais aptes au service militaire en leur fournissant les moyens de se rendre au front, notamment en les recevant chez vous et leur donnant de l’argent ?

   - Oui.

   - Avec qui étiez-vous en rapport pour commettre ces actes ?

   - Avec M. Cappiau, Mlle Martin (Mlle Louise Thuliez), MM.Dervau et Libiez.

   - Qui était le chef de l’organisation ?

   - Il n’y avait pas de chef.

   - N’était-ce pas le prince de Croy ?

   - Non. Le prince de Croy s’est borné à nous envoyer des hommes auxquels il avait fourni un peu d’argent.

   - Pourquoi avez-vous commis les actes qui vous sont reprochés ?

   - On m’avait adressé, au début, deux Anglais qui étaient en danger de mort : l’un était blessé.

   - Une fois ces gens passés à l’étranger vous ont-ils fait parvenir de leurs nouvelles ?

   - Quatre ou cinq seulement l’ont fait.

   - Baucq et Fromage, c’est la même personne ?

   - Oui.

   - Quel a été le rôle de Baucq ?

   - Je l’ai fort peu connu. Je ne l’ai rencontré qu’une fois et j’ignore quel a été son rôle.

   - Maintenez-vous ce que vous avez dit à l’instruction, au sujet des personnes avec qui vous avez travaillé en vue du recrutement, c'est-à-dire avec le prince Réginald de Croy, Baucq, Sévérin, Capiau, Libiez, Derveau, Mlle Thuliez et Mme Ada Bodart ?

   - Oui.

   - Savez-vous qu’en recrutant ainsi des hommes vous désavantagiez les Allemands et avantagiez l’ennemi ?

   - Ma préoccupation n’a pas été d’avantager l’ennemi, mais de faire gagner la frontière aux hommes qu’on m’adressait ; une fois à la frontière, ils étaient libres.

   - Combien de personnes avez-vous ainsi envoyées à la frontière ?

   - Environ deux cents.

   Là se borna le questionnaire de Miss Cavell.

   « Fière, calme, méprisant les violences de langage de l’auditeur, elle dit la vérité avant tout, la vérité à la quaker, la vérité pour la vérité. Elle parla sans peur, d’une voix basse et éteinte, la force tranquille de son regard suppléant à la faiblesse de cette voix ; elle parla peu, sachant combien il était difficile de se remuer dans les limites de sa prévention sans faire de tort à un codétenu. Elle parla avec résolution quand elle eut à revendiquer la responsabilité de la tâche patriotique qu’elle avait accomplie. Les juges furent à coup sûr impressionnés par la simplicité avec laquelle elle exposa tout ce qu’elle avait fait d’aventureux et d’héroïque. » - (S. Kirschen.)

La plaidoirie de Maître Kirschen.


Philippe Baucq qui fut arrêté au même moment que Miss Cavell.

   Quand l’interrogatoire des autres inculpés, tous si plein de courage et de dignité dans leurs déclarations, - tel Philippe Baucq, qui bravant ses juges, se fit gloire de son patriotisme et se déclara prêt au sacrifice de sa vie, - eut pris fin, Maître Sady Kirschen commença sa plaidoirie.

   « Je demandai si, pour juger cette femme il n’eut pas fallu des psychologues plutôt que des juges de profession. Des psychologues expliqueraient comment possédée de l’esprit d’assistance auquel elle avait voué sa vie, il n’était pas possible qu’elle résistât au désir de venir en aide aux soldats anglais, français et belges qu’elle avait logés et cachés chez elle ou secourus de sa bourse.

   Elle l’a dit à l’audience : le premier Anglais qui s’est présenté à elle était un soldat blessé ; elle croyait le deuxième en danger de mort parce qu’elle partageait au sujet de la loi allemande une erreur commune. Son premier mouvement devait être de soustraire ces deux hommes à la mort, dont elle les croyait menacés, et pour cela il n’existait qu’un moyen : les mettre sur le chemin de la frontière ; une fois la frontière franchie, ils feraient ce qu’ils voudraient ; son rôle à elle était terminé.

   Elle n’a donc jamais songé, ainsi que le lui a reproché l’auditeur militaire, à avantager les troupes de l’Entente ou à désavantager les troupes allemandes ; or, la loi exige que l’accusé ait sciemment voulu le faire pour qu’apparaisse ce crime en vertu duquel l’auditeur militaire réclame la peine de mort.

   Toute sa défense est là ; peu lui importait, une fois les jeunes gens en Hollande, qu’ils prissent ou ne prissent pas de service à l’armée. Ce serait à l’accusation de prouver que des personnes en âge se sont enrôlées à la suite des agissements de Miss Cavell ; or, il n’est même pas établi qu’elle ait accompagné personnellement à la frontière aucun soldat ou aucun civil désireux de devenir soldat.

   Dès lors, il ne peut y avoir au plus et subsidiairement que tentative de trahison de guerre.

   Et maintenant, dis-je, je demande si Miss Cavell n’a pas exagéré quand elle vous a parlé du nombre des jeunes gens qu’elle a dirigés sur la frontière… Il y a quelques semaines, a comparu, devant un autre conseil de guerre, le nommé B. qui a l’instruction et à l’audience, avait soutenu avoir fait passer en Hollande 800 jeunes gens. Après que l’auditeur militaire eut requis la peine de mort, B. désemparé, car il ne s’attendait à rien de semblable, se prit à pleurer et jura que le nombre de jeunes gens n’avait jamais atteint le nombre de cent ; s’il avait exagéré, c’était dans l’espoir que le gouvernement belge lui tiendrait compte des services rendus, lorsqu’après guerre, il récompenserait ceux qui se seraient dévoués pour la Belgique. Qu’arriva-t-il ? C’est que les juges, émus de cette scène, signèrent eux-mêmes un recours en grâce et obtinrent une commutation en travaux forcés à perpétuité. Qui nous dit que l’exaltation du patriotisme n’a pas produit chez Miss Cavell un effet semblable à celui que l’appât des récompenses a causé chez B. ? Si j’avais eu le dossier de Miss Cavell entre les mains, si j’avais pu causer avec elle avant cette audience, peut-être serais-je édifié à ce sujet ; mais hélas ! Ce n’est pas dans la plénitude des droits de la défense que je me suis constitué son avocat. Je garde cependant cette pensée consolante que le tribunal ne voudra pas, ayant à faire à une femme, se montrer plus sévère que ne l’ont été envers B. d’autres juges allemands.

   En péroraison, je déniai au tribunal le droit de condamner à mort une infirmière ; je l’adjurai de songer que la vie de cette femme appartenait aux malades et aux blessés, que plus d’un soldat allemand recueilli au début de la guerre dans son ambulance, lui devait peut-être la vie ! Si une condamnation devait intervenir, ce ne pouvait être qu’une condamnation pour tentative de trahison et non pour trahison consommée. Une telle peine suffit et doit rendre Miss Cavell inoffensive jusqu’à la fin de la guerre. »

   Malgré cette éloquente plaidoirie de Maître Kirschen, les Teutons prononcèrent un jugement, décidé à l’avance.

Le verdict. – La captivité.

   Le sort en est jeté. La troisième et dernière épreuve, la plus terrible, va atteindre l’héroïne. Condamnée à mort le 11 octobre avec cinq de ses vaillants compagnons, elle sera exécutée le 12 ; aucune supplique, aucune démarche quelqu’influente soit-elle, ne sera prise en considération. On agira dans l’ombre et au plus vite. Ainsi en a décidé von Sauberzweig, l’infâme gouverneur allemand et ses acolytes !!


Le Réverend Horace Stirling Townsend Gahan, (chapelain anglican à Bruxelles encore libre) qui n'avait pas reçu la permission de l'accompagner au Tir National, lui avait administré la communion la veille de son exécution le 11 octobre 1915

   Le clergyman, le Rév. Gahan, avait été admis à visiter Miss Cavell dans sa cellule[4]. Il s’attendait à la trouver fiévreuse et angoissée, mais grand fut son étonnement en la voyant si calme, si résignée, si maîtresse d’elle-même. Elle parla au pasteur des êtres qui lui étaient chers, de sa mère, son frère et sa sœur ; puis elle ajouta :

   « Vous direz à tous mes amis que je donne volontiers ma vie pour mon pays. Je n’ai ni crainte, ni terreur. J’ai vu la mort si souvent qu’elle ne m’est ni étrange, ni effroyable. »

   Songeant à toutes les souffrances qu’elle avait soulagées, à tous les yeux qu’elle avait fermés : « Je remercie Dieu, continua-t-elle, pour ces dix semaines de repos avant la fin. Ma vie a toujours été hâtive et agitée. Cette période de repos me fut une grande grâce. Ici tous furent très bons pour moi. »

   Elle ne garda nulle rancune à ses geôliers : « Maintenant que je suis en face de Dieu et de l’éternité, voici ce que je tiens à dire : Je me rend compte que le patriotisme ne suffit pas. Je ne dois avoir de haine ni d’amertume envers personne. »

   Pathétiques et admirables paroles tombées des lèvres d’une mourante !... La martyre pardonna à ses bourreaux ! Dans l’exaltation des moments suprêmes, elle cessa de les détester, elle les plaignit d’être fratricides !

   Après les suprêmes prières : Demeure avec moi…elle s’entretint encore avec le pasteur ; elle le chargea de consoler sa vieille mère et de porter ses dernières paroles d’affection à ses parents, à ses amis et à toutes celles qui s’étaient dévouées avec elle à soigner les malades, à ceux qu’elle avait sauvés de la mort…

   La fin de l’heure, assignée comme limite à cette entrevue ultime, venait de sonner :

   « Adieu fit-elle, nous nous retrouverons. »

   Pas une larme ne mouilla ses paupières, pas une crispation ne contracta son visage.

   Noble femme, tu n’es pas de notre sang, tu vas mourir en terre belge, pour les services rendus à nos compatriotes comme aux tiens. Que ton nom et tes actes restent à jamais gravés dans la mémoire des Belges.

Son exécution.


Photo de couverture de Collection « Patrie » de 1917 représentant Miss Cavell dans de sinistres circonstances.

   Dans la nuit du 11 au 12 octobre, vers deux heures, le soldat gardien vint réveiller Miss Cavell, pour la mener à travers les rues obscures au supplice. A la lueur d’un falot, elle sortit de la geôle… Le froid de l’aurore brumeuse l’engourdit, la transit. Un aumônier allemand l’accompagna au Tir National. Que se passe-t-il en ce coin des martyrs ?

   « La sinistre scène demeurera éternellement… écrit H. Lavedan. Ce jardin, clos de murs, les ténèbres humides, les branches mouillées… les lanternes au bout des poings… des voix rauques et basses, des pas sur du gravier, sur du gazon… Une forme blanche aux bras en croix qui pâme et qui tombe… un court désarroi de soldats honteux, hébétés, relevant leurs fusils, n’osant pas, ne voulant plus tirer… et dans le noir silence de la nuit, le coup de revolver de l’officier[5] qui fait partir cette âme en même temps que s’enfuit d’un arbre un oiseau qu’on ne voit pas. »

   L’Allemagne peut-être fière ! Par cet ignoble assassina, sa vengeance contre l’Angleterre est consommée !!!

Sa glorification à Bruxelles et à Londres.


Funérailles de Miss Edith Cavell : Le passage de la dépouille mortelle.

   Après l’armistice, alors que tous nos fusillés furent transférés avec les plus grands honneurs religieux, civils et militaires au cimetière de la ville, le corps de l’héroïne anglaise restait seul au Tir National.

   Enfin au mois du mai 1919, sa dépouille partit pour la Grande-Bretagne. Ce fut pour la population bruxelloise l’occasion de témoigner un hommage respectueux et ému à cette noble mémoire.

   Ses deux sœurs et son beau-frère, le général Jeudwind, quelques nurses, ses anciennes élèves, entouraient le cercueil, attendant la levée du corps.

   Dans le hall, tendu de noir, la bière reposait recouverte des plis du drapeau de l’Union Jack ; une grande couronne envoyée par la Reine, une autre par des condamnés politiques, des gerbes de fleurs en grand nombre, gisaient devant le catafalque.

   A dix heures, les clairons sonnèrent, la foule et les quelques personnages officiels se découvrirent et lentement le cortège funèbre se mit en marche, vers la gare du Nord.

   Un détachement du 18ème de ligne marcha en tête, puis vint le corps, suivi d’un piquet de soldats américains, d’une section de soldats belges, la suite des limousines où avaient pris place la famille et les autorités officielles ; et enfin les délégations d’infirmières et d’infirmiers de la Croix-Rouge.

   Sur le parcours du cortège, les drapeaux flottaient en berne à toutes les fenêtres et les réverbères voilés de crêpe étaient allumés. Les drapeaux des écoles, qu’entouraient les élèves, s’inclinèrent au passage de la Martyre.

   Du haut des balcons, on jeta sur le cercueil des fleurs de lilas.

   En cours de route, un groupe d’officiers britanniques, un groupe d’officiers belges conduit par le général Gillain, ainsi que la musique du 18ème de ligne, vinrent se joindre au cortège.

   Devant l’hôpital Saint-Jean, les infirmières, en costume blanc, se groupaient, place Rogier, les drapeaux des écoles et des sociétés saluaient une dernière fois le cortège funèbre.

   Quand celui-ci déboucha sur la place, la foule rompit les cordons des policiers et se pressa aux abords de la gare : le mouvement de tout ce monde silencieux offrit un spectacle impressionnant.

   Au pieds des degrés de l’entrée, les divers groupes de soldats rendirent les honneurs, pendant, pendant que six sous-officiers britanniques enlevaient de l’affût de canon, traîné par six chevaux noirs, le cercueil pour le porter à bras dans la gare du Nord.

   Dans ce hall des départs se déroula le dernier épisode de l’imposante cérémonie funèbre.

   Toutes les personnalités du monde politique et diplomatique y étaient présentes ; plusieurs ministres belges : MM. Masson, Harmignies, Franck, Vandervelde, de Favereau, Goblet, d’Alviella, Bertrand ; des ministres de France, d’Espagne et de Hollande : MM. de Margerie, de Villalobar et Van Vollenhoven ; le baron de Moncheur, ministre de Belgique à Londres ; M. Costermans, chef du protocole ; M. de Bassompierre, représentant le ministre des affaires étrangères, retenu à Paris ; Mme la comtesse de Mérode, dame d’honneur de la Reine, etc.

   Au milieu du hall, où se dressait la chapelle ardente, les couleurs britanniques tranchaient sur le deuil des draps. A droite et à gauche étaient rangées des dames automobilistes de la Croix-Rouge britannique et des infirmières vinrent encore déposer des gerbes de fleurs au pied du catafalque recouvert du drapeau.

   Un commandement bref : « Portez-armes ! » et le cercueil apparut, suivi des membres éplorés de la famille Edith Cavell.

   Quand les porteurs eurent hissé le corps sur le catafalque, le révérend Gahan, de l’église anglaise de Bruxelles, qui assista Miss Cavell à ses derniers moments, prononça en français, puis en anglais, une courte allocution sur un thème emprunté à la 1re Lettre aux Corinthiens de Saint-Paul : « Les morts ressusciteront et seront changés ». Les paroles tombaient dans le silence impressionnant de la gare. Des infirmières, qui avaient connu Miss Cavell, sanglotaient et beaucoup d’assistants ne cherchaient pas à cacher leur émotion.

   Les « tommies » de l’escorte encadraient le catafalque, les mains jointes sur la crosse de leur fusil renversé, dont le canon touchait la terre, la tête légèrement inclinée en avant, dans une attitude d’émouvant recueillement.

   Lorsque le « chapelain » eut fini, le cercueil fut transporté dans le fourgon spécial attaché au train partant pour Ostende. La musique joua l’hymne anglais ; il était 12 heures 15.

   Ainsi prit fin cette cérémonie funèbre dont le caractère d’émotion et de noblesse laissera à ceux qui y assistèrent, recueillis pieusement, un souvenir ineffaçable.

   Terminons le récit de cette apothéose par ces lignes de notre grand littérateur M. Henri Davignon :

   «…Les funérailles de Miss Cavell ont été une leçon de fierté. Elle est donnée à une heure opportune. Les déceptions de la paix au point de vue matériel sont grandes ; mais elles ne doivent jamais obscurcir la joie pure, la joie radieuse du devoir accompli, de la punition du crime, de la libération de l’esprit humain. Si nous avons été seuls au moment du péril le plus extrême et avons ainsi introduit la première fêlure dans l’airain du colosse allemand, sachons reconnaître que, tout de suite après, la conscience des hommes libres nous environna. Nous ne sommes plus, nous ne serons plus jamais seuls désormais si nous demeurons dignes de notre destinée de peuple indépendant et fort. Pour y avoir été associée jusqu’au sang, une petite Anglaise s’en retourne dans son empire, parmi la gloire et l’éclat des armées. Sa dépouille emporte avec elle à travers l’océan dans la cité de Londres, sous les voûtes de Westminster et de Norwich, un peu de terre belge où elle reposa. Ses compatriotes l’honorent à un double titre, pour avoir été digne de sa race et de ses traditions, pour avoir participé à la force des nôtres. Entre eux et nous il y a communion spontanée dans ce souvenir ineffaçable. C’est cela qu’éprouva en ce moment la foule londonienne. Quels sont à travers l’histoire les peuples qui ont, pour alimenter leur amitié, de tels fastes éclatants et graves ! »

   Bruxelles a donné le nom Edith Cavell à une de ses rues ; l’institut qu’elle avait érigé avec de concours nombreux, s’appellera Clinique Edith Cavell, et sa patrie lui a dressé en 1920, au Trafalgar Square, de Londres, où tant de gloires anglaises eurent déjà leur consécration, une statue en marbre blanc afin de perpétuer l’héroïque martyre dans toute la postérité.     

 

  

  

      

  

      



[1]  Par H.M., (L. Opdebeek – Editeur à Anvers) pour rédiger cette brochure l’auteur a fait usage des ouvrages suivant :

Edith Cavell, par P. Gsell (Ed. Larousse, Paris)

La mort et la vie de M. E. Cavell (Ed. Fontemoing, Paris)

Devant les Conseils de guerre allemands, par Sadi Kirschen (Ed. Rossel, Bruxelles)

[2] Devant les conseils de guerre allemands. (Ed. Rossel, Bruxelles, 1919.)

[3] C’est là que se tint la 2ème séance.

[4] Cette cellule, portant le n° 28, où Miss Cavell fut emprisonnée, reste inoccupée en souvenir de la noble anglaise, la grande amie des Belges. Des fleurs y abondent et sont constamment renouvelées autour de sa photographie.

[5] D’aucuns nient cet acte brutal, et prétendent que Miss Cavell aurait été tuée par la fusillade de quelques soldats.



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