Médecins de la Grande Guerre

La bataille et le massacre de Rossignol.

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La bataille et le massacre de Rossignol.

Château Van der Straeten-Ponthoz

Vue de l’église

Rossignol brûlé – photo prise le 22 août 1914

Rossignol brûlé – photo prise le 22 août 1914

Route de Breuvanne. (photo Resteau, 1915)

Rue vis-à-vis du clocher. (photo Resteau, 1915)

Villa et usine Hurieux. (1915)

Moulin de la Civanne, route de Marbehan avec tombe française. (Heldengräber, fig.98)

Pont de Breuvanne. (photo G. Desgain)

Parc du château. Tombes françaises et allemandes. (Heldengräber, fig.110)

Route de Suxy dans la forêt. Tombes allemandes. (Heldengräber, fig.104)

Marie Hurieaux,41 ans,tuée à Arlon. Vit fusiller son mari et cent quinze de ses concitoyens et tomba la dernière en criant « Vive la Belgique » « Vive la France »

Alfred Hurieaux, 47 ans, tué à Rossignol

Lambert Maron, 80 ans, tué à Rossignol

Cath. Cozier-Merville, 71 ans, carbonisée à Rossignol

Jules André, 57 ans, tué à Rossignol

Jules Moreau, 55 ans, tué à Arlon

Léon Moreau, 19 ans, tué à Arlon

Gustave Thiry, 17 ans, tué à Arlon

Auguste Thiry, 53 ans, (père de Gustave et d’Alphonse) tué à Arlon

Alphonse Thiry, 16 ans, tué à Arlon

Désiré Pirson, 56 ans, conseiller communal, tué à Arlon

Louis Cozier, 21 ans, tué à Arlon

Jules Cozier, 56 ans, (père de Louis et de Joseph) tué à Arlon

Joseph Cozier, 22 ans, tué à Arlon

Joseph Gilles, 26 ans, tué à Arlon

Joseph Jacquet, 32 ans, tué à Arlon

Louis Pêcheur, 36 ans, tué à Arlon

Emmanuel Strasser, 55 ans, (père d’Ernest) tué à Arlon

Ernest Strasser, 27 ans, tué à Arlon

L'assassinat des cent-dix-sept habitants de Rossignol dans la gare d'Arlon, le 26 août 1914. Les dix premiers gisent près des buttoirs. Mme Hurieaux, la cent-dix-septième victime, est tombée aux pieds des bourreaux. (Photographie communiquée par M. Hubert, curé de Rossignol.)

La translation solennelle des restes mortels des 117 martyrs de Rossignol

Le Roi à la translation solennelle des 117 martyrs de Rossignol

La bataille et le massacre de Rossignol[1]

     La commune de Rossignol fut, le 22 août 1914, témoin d’une formidable bataille qui fera certainement époque dans les annales militaires allemandes et françaises. C’est le terrible contre-coup de cette lutte, en tant qu’il fut ressenti par la population du petit village, qui sera raconté ici.

     Déjà le 19 août, des soldats prussiens étaient venus rançonner la paisible localité. Un habitant, qui avait été dépouillé de tout ce qu’il possédait, fut abattu d’un coup de fusil dans le vestibule de sa maison, pour n’avoir pas pu donner des œufs à deux brutes de l’armée du Kronprinz.

     Le 21 août, plusieurs milliers de Français arrivèrent à Rossignol. Malgré les avertissements des habitants, ils continuèrent, le lendemain matin, leur marche sur Rulles, où ils tombèrent dans l’embuscade allemande. C’est en vain que les Français se battirent comme des lions. Leurs adversaires, cachés dans la forêt et dans les carrières, firent parmi eux de terribles hécatombes. Pendant dix heures, Rossignol fut le centre de la bataille, au cours de laquelle sept maisons furent détruites par les obus. Vers le soir, les Allemands entrèrent dans le village.

     Le château et l’école, transformés en ambulances, regorgeaient de blessés, soignés par les habitants portant tous le brassard de la Croix-Rouge.

     Peu après leur arrivée, les Allemands mirent le feu à deux maisons, sous prétexte d’éclairer le camp de leurs prisonniers français et le passage de leurs propres convois.

     Le 23 août, quelques groupes de soldats français, qui n’avaient pu suivre leurs camarades dans la retraite, assaillirent courageusement divers postes allemands, notamment près de l’école, où trois Prussiens furent abattus par un Alsacien. Fait prisonnier, le petit Français fut fusillé. Ils étaient donc bien convaincus que ce n’étaient pas des civils qui leur résistaient. Mais il suffisait que ces civils fussent les alliés de leurs plus redoutables adversaires pour leur faire payer les pertes sérieuses qu’ils avaient éprouvées en cet endroit. Aussi, bientôt on entendit les cris traditionnels : « Les civils ont tiré ! » et ce fut le signal d’incendies qui, en un clin œil, s’élevèrent de toutes parts. Les habitants qui s’étaient réfugiés dans leurs caves depuis le commencement de la bataille, s’enfuirent épouvantés dans la direction de l’église, où ils furent enfermés, après avoir été l’objet de menaces et de simulacres de fusillade. Mais le vraie destruction du village par le feu ne commença que le soir, à 8 heures, ainsi que l’avait, du reste, annoncé un soldat allemand dès le matin. On n’attendit pas la nuit pour commencer les assassinats : un octogénaire, M. Maron, qui était allé chercher des pommes de terre dans son champ, fut abattu d’un coup de fusil auprès de sa brouette.

     Le 24 août fut consacré en grande partie à l’enterrement des morts du champ de bataille et au transport des blessés allemands, qui furent déposés dans l’église après que les civils en eurent été expulsés. Après les avoir exposés mourants de faim et de soif au soleil torride d’une journée caniculaire, on sépara les hommes des femmes et des enfants. Ceux-là allèrent rejoindre les prisonniers français dans l’enclos baptisé, dès le premier jour, de « camp de la misère », qui en dit long sur les souffrances qu’y endurèrent nos malheureux frères d’armes. Parmi eux, se trouvait un femme, Mme Hurieaux, mère de trois enfants. Elle avait été précédée, au poteau fatal, par son mari.

     Dans la matinée du 25, quatre jeunes gens de Rossignol, qui s’étaient réfugiés à Marbehan, rentrèrent chez eux avec un sauf-conduit. Ils furent arrêtés et jetés dans un train de prisonniers français. Arrivés en Allemagne, ils furent exhibés à la foule comme francs-tireurs et accueillis de la même manière que de nombreux Belges qui furent à cette époque exposés là-bas à la vindicte publique, sous l’œil paternel des policiers allemands.

     Un conseiller communal, qui avait été réquisitionné pour enterrer les morts, fut arrêté avec les huit hommes qui l’accompagnaient, et jeté dans le camp des prisonniers.

     Durant ces incidents, l’incendie faisait rage à Rossignol et détruisait soixante-douze maisons, soigneusement pillées au préalable.

     Ce que furent les scènes tragiques qui se déroulèrent ces jours-là en cent endroits divers du village, la plume se refuse à les décrire. Racontons un fait entre mille[2]. Un homme courageux continuait à remplir son rôle d’infirmier dans les locaux scolaires, lorsqu’au milieu de la nuit un officier allemand lui annonça qu’on allait tout brûler. Il s’empressa de chercher sa femme et ses enfants et, durant la nuit, ils demeurèrent cachés dans une porcherie.

     Vers le matin ils quittèrent leur abri en rampant. Tout autour d’eux les balles passaient en sifflant. « Mes enfants, dit-il alors, il faut faire un acte de contrition, nous allons tous mourir. » « Oh non, papa, moi je ne veux pas mourir », s’écria une fillette de onze ans. Et les yeux hagards, son petit corps tout secoué d’un frémissement convulsif, elle se leva brusquement pour s’enfuir. Ils regagnèrent alors leur abri jusqu’au moment où les Prussiens les découvrirent et les obligèrent à sortir. Le père retourna alors à ses blessés qu’il soigna en compagnie d’un infirmier allemand. A un moment donné, un officier déchargea son revolver sur la porte vitrée du corridor de l’école où se trouvait notre infirmier. Quelques instants après, un sous-officier, escorté de plusieurs soldats, faisait irruption dans l’école. A son tour, il braqua son revolver sur l’infirmier et fit feu. L’ambulancier allemand fit heureusement dévier le coup et démontra sans peine à son compatriote l’innocence de son confrère d’occasion.

     En face de l’école, dans le parc boisé du château, une cinquantaine de Français étaient parvenus à se dissimuler. Et, tout à coup, leurs mitrailleuses partent fauchant littéralement une compagnie allemande ! L’ennemi se précipite vers l’école, devant laquelle il installe ses canons et devant ceux-ci il plante notre infirmier, son père, son fils et d’autres civils. Les mitrailleuses françaises se turent...

     Un fils de notre infirmier, âgé de dix-sept ans et qui lui aussi faisait partie de la Croix-Rouge, fut arraché de l’ambulance du château et fait prisonnier. Profitant d’un moment d’inattention de la sentinelle, il s’enfuit, bientôt poursuivi par les balles. Il se dirigea vers la Semois, y pénétra et, caché derrière un buisson où il s’était cramponné, il s’y maintint toute la nuit ayant de l’eau jusqu’à la ceinture. Les Allemands ne le trouvèrent pas.

     Un échevin et un comptable, sur l’ordre des Allemands, étaient allés enterrer les morts, quand survinrent un capitaine et deux cavaliers qui les accusèrent de pillage. En vain essaient-ils de se justifier. On les oblige à se mettre en ligne les bras en l’air et on les abats ! Le comptable, M. Jacque, n’est que blessé au bras. Il se laisse tomber à côté de son camarade et, lorsque les brutes ont disparu, il se panse sommairement. Aujourd’hui témoin irrécusable, il raconte comment le capitaine, après avoir lu leur permis de circuler, commanda à son ordonnance de leur arracher les brassards.

     Le 25, les prisonniers, au nombre de plus de cent, furent emmenés à Marbehan, où on les entassa dans un train de bestiaux qui fut dirigé sur une voie de garage près de l’entrepôt d’Arlon.

     Le mercredi 26, le colonel von Heidemann, du bataillon de Gotha, est mis au courant de l’arrivée des prisonniers de Rossignol. « Envoyez-les travailler à Trèves », dit-il, puis se ravisant : « Ce sont des canailles, qu’on les fusille ! » Le capitaine von Putkammer lui fait observer qu’il y a parmi eux des vieillards, des infirmes, une femme. « Qu’on les fusille ! »

     On les fusillera. Dix par dix, ils s’avancent et tombent, au nombre de cent-dix-sept, près du pont de Schoppach.

     Par un raffinement de cruauté, Mme Huriaux est fusillée la dernière. Elle avait été précédée au poteau fatal d’un vieillard de quatre-vingt ans, de huit septuagénaires, d’un jeune homme paralysé qui fut enterré avec sa béquille. Ce jour-là il y eut à Rossignol soixante-quatre veuves, parmi lesquelles six jeunes femmes mariées en 1914, et cent-quarante-deux orphelins.

     Lorsqu’on compare la rigueur du châtiment à l’inanité de l’accusation, nous ne disons pas la faute, car celle-ci reste à prouver, on demeure abasourdi. Un soldat a été blessé par un civil ( ?) avec des plombs de chasse, dit le Livre blanc (p. 36), et on ne cite ni le nom du soldat, ni le nom du civil. Des civils ont tiré sur des porteurs d’eau, répète-t-il ailleurs (p. 42), sans en atteindre aucun évidemment, sans quoi on l’eût bien dit. Mais les civils furent arrêtés. Enfin, on a trouvé un soldat allemand mort dans une maison du village. Il avait la tête brûlée. Or, dans la même maison on trouva – oh ! crime abominable ! – un flacon de pétrole et une bouteille remplie de benzine. Donc, conclut l’informateur du Livre blanc (p. 82), on a entraîné ce soldat dans la maison, on lui a versé du pétrole et de la benzine sur la tête et on a cherché ensuite à brûler le malheureux !!

     Et c’est à la suite de cette hypothèse tout à fait gratuite qu’on a incendié tout un village et fusillé plus de cent personnes.

     On voit que ce n’était pas une figure de rhétorique qu’employait l’empereur allemand quand il s’écriait : « Malheur à qui touchera à un cheveu d’un Allemand ! » Il aurait dû ajouter : « Malheur à celui qui sera suspecté d’avoir touché à un cheveu d’un Allemand ! Malheur à lui, aux siens, à tous ses concitoyens !

 



[1] Tiré de : La Belgique et la Guerre II. L’invasion Allemande par J. Cuvelier, Archiviste Général du Royaume. Préface par Henri Pirenne, Recteur de l’Université de Gand. Bruxelles – Henri Bertels, Editeur, Boulevard Maurice Lemonier, 175 - 1926

[2] Les journées d’août 1914, p. 33.



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