Médecins de la Grande Guerre

La défense de Visé.

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La défense de Visé.

Le pont de Visé.

Un bivouac allemand en Belgique, près de Mouland. Photo prise d’une maison incendiée.

Visé, la rue Haute et le local « La Renaissance ».

L’incendie de Visé.

Le 147e de ligne allemand montant la garde devant les ruines à Visé.

Les ruines, Place du Marché à Visé en 1914.

A Visé « La Renaissance »

Un coin des ruines de Visé en 1914.

Août 1914 – L’hôtel Quaden à Visé.

Le pont de d’Argenteau.

Le pont de d’Argenteau et le chateau.

La défense de Visé[1]

 

D’après le récit du major adjoint d’état-major Collyns, du 12ème régiment de ligne.

 

     Le 2 août 1914, à 19 heures, l’Allemagne notifia un ultimatum à la Belgique, auquel le gouvernement répondit, le lendemain à 7 heures, « qu’il repousserait par tous les moyens en son pouvoir toute atteinte portée au droit de la Belgique ». Dès le matin du 4 août, l’extrême droite allemande, composée de 12 régiments de cavalerie et de bataillons de chasseurs transportés en automobiles, franchit la frontière et chercha à s’emparer du pont de Visé. Ne réussissant pas, l’agresseur étendit son mouvement vers le nord, passa la Meuse au gué de Lixhe et tenta de briser la résistance de la Place de Liège défendue par la 3ème division : dans la journée du 5 août, des troupes des IIIème, IVème et VIIème corps attaquèrent les secteurs de la Meuse et la Vesdre. Devant les forts de Barchon, d’Evegnée et de Fléron, les assaillants furent refoulés avec des pertes sanglantes. Entre le fort de Barchon et la Meuse, le VIIème corps força les lignes ; contre-attaqué à la baïonnette par la 11ème brigade, il fut rejeté vers la frontière hollandaise dans le désordre le plus complet.

     Les assauts recommencèrent pendant la nuit du 5 au 6 août. De nouvelles troupes appartenant aux VIIIème, IXème, Xème et XIème corps y participèrent et l’attaque comprit tout l’espace entre le fort de Liers et la Meuse, en aval de Liège, soit un front de 35 kilomètres environ.

     Partout les troupes belges firent face au danger et, après une défense héroïque, la 3ème division, épuisée, se retira ; les forts résistèrent jusqu’au bout... ; le dernier tomba le 17 août.

 

     Dans la nuit du 31 juillet au 1er août 1914, le lieutenant-général Leman, gouverneur militaire de la position fortifiée de Liège, me confie la défense des ponts de Visé et d’Argenteau. C’est une mission importante. Des forces allemandes sont massées à la frontière et se préparent à violer notre neutralité.

     Je cours à la caserne, rassemble mon bataillon, fort d’environ 400 hommes[2], et pars pour Visé où j’arrive à 7 heures du matin. La journée est employée à l’organisation de la défense : une compagnie occupe chacun des ponts de Visé et d’Argenteau, distants de 3 kilomètres ; un peloton de 30 hommes garde le gué de Lixhe, à 2 kilomètres au nord ; des avant-postes sont disposés sur la rive droite avec instructions de détacher des patrouilles et des reconnaissances sur toutes les voies de communication ; enfin le restant du bataillon est laissé en réserve à Haccourt. Les soldats sont pleins d’entrain et de confiance ; la plupart considèrent la guerre comme une partie de plaisir, une distraction à la vie monotone de garnison, et cette bonne humeur est augmentée par l’accueil cordial de la population.

     Dans la soirée survient, avec une soixantaine d’hommes, le capitaine Chaudoir, commandant les chasseurs à cheval de la garde civique de Liège. Ce sont de braves garçons, remplis de courage et de bonne volonté, mais dont l’équipement est fort défectueux : ils manquent même de carabines ! J’accepte néanmoins leurs services et leur donne la surveillance des vallées de la Meuse et du Geer ainsi que la liaison entre mes divers postes.

     Des habitants de Visé m’offrent également leur concours. « Je suis bon fusil, me dit un avocat, je veux contribuer à la lutte. Mettez-moi dans la ligne de feu. » - « Non, pas de civils », répliquai-je catégoriquement. Et je les renvoyai.

     Le lendemain 3 août, arrive M. Delattre, ingénieur spécialiste en explosifs, chargé par l’état-major de l’obstruction de la rive droite et de la destruction des ponts. Sous sa direction, des équipes de travailleurs abattent des arbres en travers des routes, placent des mines dans les piles et dans les tabliers, disposent des saucissons le long des garde-fous, bref, mettent tout en œuvre pour la rupture des ponts au moment opportun.

     Cette responsabilité, qui m’incombe, n’est pas un de mes moindres soucis. Il est fort difficile de se rendre compte de la situation. Des nouvelles extraordinaires circulent et trouvent créance, quelle que soit leur invraisemblance. L’état-major de la 3ème division d’armée m’annonce même par téléphone que des troupes allemandes ont traversé les Pays-Bas et s’avancent par le Limbourg. Grâce aux communications téléphoniques que j’ai établies avec les postes de gendarmerie et avec le lieutenant de Menten, en observation avec un peloton du 2ème lanciers, près de la frontière hollandaise, j’obtiens des renseignements précis sur les mouvements de l’ennemi et je peux à diverses reprises informer le commandant de la division de l’inexactitude de racontars, inventés par les espions boches et colportés par les froussards.

     Vers le soir, le général Leman me prévient que deux divisions de cavalerie ennemie ont envahi notre territoire et m’ordonne de faire sauter les ponts de Visé et d’Argenteau. Je transmets l’ordre à Delattre ; pendant qu’il prend ses dernières dispositions, je retire mes avant-postes de la rive droite et, de crainte d’accidents, procède à l’évacuation des maisons voisines. Enfin, tout est prêt. Delattre me rejoint. « Soyez tranquille, me dit-il ; par excès de prudence, nous avons mis une double charge, quoique... » Une explosion lui coupe la parole. Nous courrons, pleins de confiance. Quelle désillusion ! Des blocs entiers de macarite n’ont pas détoné : A visé le pont est ébranlé, mais il reste praticable, même aux voitures. A Argenteau, m’annonce-t-on, le résultat n’est pas plus heureux. « C’est pas de la belle ouvrage », me déclare un sergent, qui paraît aussi mortifié que moi. Quelques civils ricanent ; je les en...guirlande et cela me calme les nerfs.

     De nouveau, le téléphone marche ; nous demandons à l’état-major de Liège de nous expédier en toute hâte d’autres explosifs. L’attente est interminable. L’ennemi va-t-il nous surprendre ? Enfin, voici des autos. Vite nous plaçons les poudres et, le 4 août, à 6 heures, toutes les mesures sont prises. Cette fois, l’explosion est formidable. Des blocs de pierre d’un mètre cube sont projetés à 200 mètres et la partie centrale du pont, sur une longueur de 50 mètres, s’effondre dans la Meuse.

     Un fâcheux contretemps surgit : l’ébranlement produit par l’explosion brise les lignes télégraphiques et téléphoniques et interrompt nos communications. Que faire ? Maintenant que les ponts sont rompus, ma mission n’est-elle pas terminée ? Dois-je rejoindre la position fortifiée ou défendre le passage du fleuve ? Aucun des courriers que j’envoie au général Leman ne reparaît. Tant pis, ma décision est prise : j’y suis, j’y reste. Dès l’aube du 4, je m’efforce de compléter la défense en utilisant les maisons qui donnent sur les ponts et qui permettent de battre la rive adverse. Mais mon service d’informations laisse beaucoup à désirer. De temps à autre, des soldats passent le fleuve sur deux petites nacelles et s’en vont aux nouvelles. J’apprends ainsi qu’à Berneau se trouve un corps important de cavalerie ennemie, suivi à courte distance d’une nombreuse infanterie.

     Tout à coup, nous entendons un ronflement, et un Taube apparaît dans les airs. Pendant quelques minutes, le sinistre oiseau plane au-dessus de nous, lançant des proclamations du général von Emmich ; puis il regagne les lignes ennemies, porteur de renseignements fort inexacts, car il ne peut apercevoir mes troupes dissimulées derrière les maisons, et il est même probable, étant donné sa hauteur, qu’il ne remarque pas la rupture du pont dont la partie centrale gît en contrebas dans la Meuse.

     Averti par ce vol, je modifie mes dispositions et rassemble toutes mes forces à Visé, à l’exception d’une compagnie laissée à Argenteau. Bien m’en prend. A une heure, des hussards de la mort débouchent sur la rive et, sans hésitation, se dirigent vers le pont. Mes soldats, anxieux, le cœur battant, le doigt sur la gâchette du fusil, les suivent de l’œil. « Attendez, dis-je, attendez, laissez-les approcher. » Quand je les vis engagés dans la première partie du pont, - « Feu ! » hurlai-je. – Pan ! Pan ! Pan ! La fusillade crépite. Effrayés, les chevaux se cabrent, ruent, se débattent ; des cavaliers roulent dans le fleuve ; d’autres, faisant demi-tour, se jettent dans les rangs qui suivent, les bousculent et, dans une course éperdue, s’échappent à travers les champs de trèfle et d’avoine. Quelle débandade ! A cet instant, un feu intense part des maisons de la rive droite, avoisinant le pont. Ce sont les Allemands qui, à notre insu, ont occupé ces bâtiments et protègent la retraite de leur cavalerie. Alors d’une rive à l’autre, la fusillade se poursuit, intermittente, sans causer grand dommage.

     Pendant une accalmie, je crie à mes braves : « Permission d’en griller une. » Et il faut voir avec quelle joie ils savourent leur cigarette ; chez aucun, le baptême du feu n’a produit la moindre émotion, tous les visages sont souriants ; on plaisante, on blague, et au premier coup de feu de l’ennemi, gaiement, on recommence le combat.

     Allongés à l’abri d’un mur, la vareuse déboutonnée, les hommes de mon peloton de réserve reprennent des forces en dévorant à belles dents des tartines beurrées. L’idée me vient de tenter une expérience. – « Eh bien, demandai-je, êtes-vous fiers de participer au feu ? Comme vous voyez, ça va bien, les Boches sont arrêtés. Seulement ce n’est pas fini et, tout à l’heure, j’aurai besoin de trois gars déterminés, de trois braves, des vrais, n’ayant peur de rien ; qui s’offre ? » Avant la fin de ma phrase, tout le peloton est debout et crie : « Moi, mon major. »

     Voilà que l’artillerie allemande entre en ligne. Deux ou trois batteries, en position du côté de Mouland, au nord-est de Visé, ouvrent le feu. Malgré leur courage, il me paraît nécessaire de réconforter mes hommes qui, au nombre de 400, sans artillerie ni mitrailleuse, luttent contre un ennemi infiniment supérieur. Je parcours les différents groupes et, affectant une bruyante gaîté : « Eh bien, ricanai-je, on va rire. Jamais les Boches n’ont réussi à diriger un coup de canon et cette fois encore leurs projectiles tomberont partout excepté dans les maisons que nous occupons. »

     Cette plaisanterie réussit étonnamment et mes hommes saluent par des éclats de rire les shrapnells allemands qui éclatent d’ailleurs à des hauteurs démesurées. Ma joie est extrême ; car si l’artillerie avait tiré en plein sur les maisons, la position aurait été intenable et nous aurions été immédiatement contraints à la retraite. Ah ! Si nous avions eu quelques pièces, que d’ennemis nous aurions culbutés !

     Au cours du combat, des cavaliers de la garde civique, sans doute mal renseignés, me signalent qu’une grosse colonne d’infanterie a franchi la Meuse au nord de Visé et que déjà une batterie dirige son tir contre nous. Cette nouvelle a d’autant plus de vraisemblance, qu’un grondement de canon semble provenir d’une hauteur de la rive gauche. Isolé, sans instructions, ma situation devient inquiétante. Afin d’assurer ma retraite, je prescris à la 2ème compagnie d’entraver par son feu tout mouvement de l’ennemi vers le sud, et à la 1ère compagnie de se porter vers Hallembaye et de soutenir le poste placé à Lixhe, tout en observant le terrain vers le nord. Bientôt la 2ème compagnie subit un feu de mousqueterie et de mitrailleuse si violent que son commandant, le capitaine François, est obligé d’évacuer certaines maisons longeant la Meuse, dont les murs sont percés par les balles. D’autre part, le capitaine De Burghraeve, commandant la 1ère compagnie, m’avertit que l’artillerie allemande envoie une vrai trombe d’obus de tous calibres sur les troupes qui défendent le gué de Lixhe ; que ses hommes, couchés sous les rafales, sont incapables de répondre au tir de l’ennemi et encore plus incapables d’observer le pays ; que les Allemands peuvent par conséquent traverser la Meuse sans qu’il s’en aperçoive et sans qu’il soit à même de me prévenir. – « Tenez bon, répondis-je, tout va bien. » Et de mon côté, je continue à encourager mes braves qui, à Visé, résistent énergiquement.

     Cependant, vers 16 heures et demie, le développement de plus en plus grand du front ennemi, joint à la faiblesse de mes forces, dont une partie est immobilisée par le feu de l’artillerie adverse, me détermine à évacuer ma position, en me couvrant, aux divers points occupés, par des arrières gardes. Cette retraite se fait dans un ordre parfait et sans que l’ennemi s’en aperçoive. La 1ère compagnie, malgré sa situation dangereuse, parvient également à se retirer groupe par groupe.

    Seul, le poste de Lixhe nous cause de vives inquiétudes. Vautrés dans les champs de betteraves, nos camarades profitent des accalmies de l’ouragan d’acier pour bondir de quelques mètres en arrière, puis se jeter de nouveau à terre. L’artillerie allemande multiplie ses coups, le sol tremble, des nuages de poussière volent de toutes parts. Avec une émotion intense, je suis des yeux cette course angoissante. Enfin, grâce à Dieu, les voici : les soldats ont leurs capotes, leurs shakos, leurs sacs criblés de balles ; deux hommes ont vu les bicyclettes qu’ils tenaient à la main fracassées par des obus. Par une chance inouïe, personne n’est blessé. Nos pertes totales sont d’ailleurs minimes et s’élèvent, c’est incroyable à dire, à deux tués et à une dizaine de blessés. Par contre, des habitants de Visé nous confirment que l’ennemi a beaucoup souffert et que de nombreux chariots emportent ses blessés. Au moment où les derniers hommes du poste de Lixhe traversent Haccourt, ils subissent le feu des patrouilles allemandes qui atteignent cette localité.

       

 

 

 

 



[1] Récits de Combattants recueillis par le Baron C. Buffin. Librairie Plon, Plon-Nourrit et Cie, Imprimeurs-Editeurs, 8, rue Garancière, Paris 6ème

 

[2] Le bataillon ne comprenait à ce moment que deux classes de milice (classe de 1911 et de 1913), la mobilisation générale décrétée le 31 juillet n’ayant pas encore produit ses effets.



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