Médecins de la Grande Guerre
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Les derniers moments d’Oscar Piret
et de ses compagnons massacrés à Surice Article dédié à mon épouse Bernadette Michel, cousine
éloignée au troisième degré d’Oscar Piret
Introduction Le 15 août 1914, les troupes allemandes
(les 104e, 106e, 107e RI de l'armée impériale
allemande) tuent avec cruauté 69 personnes dans le village de Surice. Au lieu-dit « Les Fosses », 37 hommes
sont fusillés tandis que 32 autres trouvent la mort dans leur maison incendiée
ou tentant de fuir celle-ci. C'était le 25 août 1914. Seules 8 maisons sur les 138 que compte le
village sont épargnées. Les bourreaux s’en prennent aussi au village voisin, Romedenne. Y trouvant moins d’hommes (car beaucoup
d’habitants avaient fui), ils exécutent également des femmes et des enfants.
Bilan : 11 morts et 119 maisons incendiées ! Le prétexte allemand à ces
massacres était que, la veille, une jeune fille aurait tiré sur la
troupe ! Oscar Piret était Curé d’Anthée. Avec d’autres paroissiens dont toute la famille du
docteur Jacques, il fuit l’invasion allemande pour se réfugier au village de Surice. Mal lui en prit !
Surice. L’église en ruine. (A gauche, maison Baijot où quatre personnes périssent dans la citerne.) Photo novembre 1914. Le martyr d’Oscar Piret et de ses compagnons
d’infortune L’abbé Oscar Piret
est né à Tarciennes le 3 février 1874. Il était curé
à Anthée depuis
le 15 octobre 1911. 1)
Le massacre de
Surice raconté dans le « Llivre d’or du clergé du diocèse de Namur » Le 23 août 14, au sortir de la
grand-messe, il faisait laid à Anthée. Le canon
tonnait à peu de distance. Des chariots amenaient sans cesse des blessés au
château de la Forge, à l’ambulance que la baronne de Rosée y avait installée de
concert avec Madame de Jonghe.
Le château d’Anthée transformé en ambulance en 1914 Et à peine ces pauvres Français
étaient-ils déchargés que les véhicules repartaient pour en prendre d’autres. Coup
sur coup, on annonça que les Allemands avaient reçu leurs gros canons et que
les obus atteignaient le village, que deux gens d’Onhaye
avaient été tués par des éclats entre Gérin et Anthée, que le chevalier Dierick,
bourgmestre d'Onhaye, était passé en vélo gagnant
Momignies, que déjà des uhlans avaient atteint les bois de Fontaine. En un clin
d'œil ce fut la déroute dans tout Anthée. Un officier
d'Etat- major dit à M. le Curé : « Le danger est proche il faut
partir ! ». D'accord avec la famille de M. le docteur Jacques on
résolut de se rendre à Morville. Henri Jacques, jeune
homme de seize ans, courut en hâte prévenir sa mère, à la Croix-Rouge du
château, « qu'on partait avec le curé et qu'on l'attendrait au grand bon Dieu,
sur le chemin de Morville. On commençait à craindre
les violences des Allemands, car un ami de Bierwart
avait écrit au docteur Jacques les cruautés auxquelles ils s’étaient livrés,
quelques jours auparavant dans cette région. Au grand bon Dieu, on délibéra sur
la direction définitive à prendre, Maredsous ou Ostemerée ? On entendait déjà le canon dans cette
direction. On choisit plutôt Surice, village fort
retiré. Le chemin qui y menait était déjà encombré de gens d'Onhaye, de Gérin qui s’y
rendaient. On sortait des Vêpres quand la caravane pénétra dans Surice. A 18 heures, on alla au salut et à la sortie, une
auto militaire belge s’arrêta sur la place. Le mari de la cuisinière du château
engagé comme chauffeur, conduisait l'auto. Avec lui se trouvaient deux jeunes
cadets licenciés. Il annonça fiévreusement que Namur était pris, qu’on avait
fait sauter les ponts... ». La panique croissait. Bientôt Surice
fut engorgé de gens de Falaën, de Florennes, du Roux,
de Vitrival, d’ Oret,
qui s'établirent dans les maisons et dans une grange, en attendant de
poursuivre leur fuite le lendemain. Lundi 24 août, six messes furent
célébrées en l’église de Surice, par les curés d’Anthée, d'Onhaye, de Morville et de Gérin et par
l’abbé Burniaux qui était le curé du village. Le
docteur Jacques et son fils Henri communièrent à l'une des premières messes. A dix heures, on vint dire au château
(NDRL: au château de Surice où avait trouvé refuge
notamment Oscar Piret, le docteur Jacques et sa
famille) que les Français allaient mettre des mitrailleuses à Romedenne et que tout le monde s’apprêtait à partir. L’abbé
Piret, curé d’Anthée,
conseilla de rester, appuyé par le docteur Jacques : « Où irions-nous ?
dit-il ; si nous étions que « deux... mais à neuf ! » Les
familles de M. Delcourt, peintre, et de M. Nasaut,
charron d’Anthée, restèrent à Surice.
Le château de Surice remodelé après la guerre avec contre le mur une plaque rappelant le sinistre massacre
Au château Diericx de Tenham On venait de réciter le chapelet à la
grotte de N.D. de Lourdes et on se trouvait tous ensemble dans le jardin, quand
retentit le bruit d'une fusillade toute voisine. Les petits oiseaux s'enfuirent
en criant. Les coups de feu s’accentuèrent et bientôt ce fut un vrai combat. La
cave avait été aménagée à l'avance, en vue d'une alerte : on y descendit.
Pendant des heures, ce furent des coups de canon, des explosions de bombes, une
pluie de mitraille, on récita chapelet sur chapelet. Les enfants apeurés se
réfugiaient auprès des prêtres. Monsieur l’abbé Gaspard avait une petite
Jacques sur ses genou, Henri était à ses pieds. Cavaliers et fantassins
continuèrent à passer sur la route voisine... Vers 2 ou 3 heures du matin, le docteur
Jacques qui était monté au premier étage, constata que le village, était en
feu. En redescendant, il essaya encore de rassurer les siens. Tout Surice brûle dit-il, et nous, nous n’avons rien ! Ici,
il n'y a pas une feuille qui bouge ! La grotte de N.D. nous
protège ! » A ce moment, l’horloge de l’église sonna, l'église avait
donc été épargnée. A 6 heures, on entendit tout à coup résonner des cris
rauques aux environs du château et retentir des coups de révolver. Fenêtres et
portes furent frappées violemment à coups de crosses. Les cruels Allemands
étaient là. Une frayeur profonde s'empara de tous. Leur dernière heure était
venue, car l’abbé Piret les exhorta à recommander
leur âme à Dieu : ils se mirent à genoux et il leur donna l’absolution. L’abbé
Gaspar la donna de même à ceux qui trouvaient dans le vestibule, puis il se mit
à genoux devant le curé d’Anthée pour être absous à
son tour. Cependant, les allemands, défonçant les
portes, étaient entrés, en tirant et en poussant des cris de bêtes sauvages.
C’est en vain que les dames leur apportèrent des œufs, du pain, du vin. Les
soldats jouèrent avec les œufs sur la pelouse. « Raus !
quatre par quatre ! En route,
dépêcher ! » C’est au son de ces ordres brefs que tout le groupe fut
mis en cortège et poussé vers l’église. Le vieux père Delcour,
d’Anthée marchait péniblement, appuyé sur son
bâton : on le lui enleva ; une fillette de quatre ans de Mme Jacques
suivait avec peine, en donnant la main à sa mère : un soldat la pressait à
coups de pieds. Les quatre prêtres étaient particulièrement l’objet de leurs
brutalités. Comme ils avaient presque tous un chapelet en main, les soldats se
moquaient d’eux. On arriva bientôt au lieu choisi pour l’exécution. Quand se fit
la séparation des hommes et des femmes, ils eurent tous un pressentiment, ils
fondirent en larmes, on s’embrassa, on se dit au revoir. « Maman dit Henri
Jacques, nous nous reverrons au ciel ! ». M. l’abbé Piret
semblait garder confiance et comme une demoiselle Jacques lui offrait quelques
aliments, il répondit : « Merci ! Peut-être, tantôt, pourrai-je
dire la Sainte messe ! » Il allait de l’un à l’autre, recommandant à
tous le courage. C’était un prêtre très pieux et d’une douceur angélique.
Un moment après, tous les quarante hommes étaient amenés à 50 mètres, près des
soldats qui activaient déjà des mitrailleuses, et ils étaient fusillés. A peine
les dames et les enfants avaient t- ils eu le temps de crier un dernier adieu
et de se jeter à genoux pour demander grâce. A côté du cadavre du curé d’Anthée gisaient plusieurs de ses meilleurs
paroissiens : le docteur Jacques et son fils Henri (NDRL : âgé de 16
ans) ; Alphonse Nassaut et son fils Fernand âgé
de 15 ans ; M. Delcourt et ses deux fils, Arthur âgé de trente ans et
Léon âgé de 15 ans ; Jean-Baptiste Libert,
André Libert et M. Parmentier. Cinq semaines plus
tard, le corps de M. L’abbé Piret fut reconduit à Tarciennes. 2)
Madame Jacques vit mourir son mari et son fils et eut le courage de
témoigner : « Les
hommes furent conduits à environ 50 mètres, près des soldats qui tiraient les
mitrailleuses. Ils y furent prestement mis par rangs de quatre, au bord du
chemin creux qui va de la maison Canton au groupe de maisons appelé « Pauquis ». En avant, les quatre prêtres, mon mari et mon
fils. Maurice Schmit (fils d’Edmond)[1], âgé de 14 ans, allait
être mis avec eux, quand un soldat le repoussa parmi les femmes. Un officier
s’approcha de nous et dit : « Aux femmes et aux enfants, on ne fera rien ; mais
les hommes vont être fusillés, parce qu’une jeune fille de 16 ans a tiré sur un
de nos chefs ». Ce qui se
passa alors n’est pas à décrire. Femmes et enfants se mirent à crier, à
implorer grâce et pitié ; elles se jetèrent à genoux, elles demandèrent à être
fusillées. Un soldat allemand pleurait avec elles. L’officier, impassible,
avait tourné les talons et préparait activement la fusillade. (…) Cependant,
une troupe de soldats armés se disposait devant les hommes. Ceux-ci étaient
trop loin pour pouvoir nous adresser une seule parole. Mon fils s’appuyait sur
l’un des prêtres, comme pour trouver refuge auprès de lui et on l’entendit dire
: « Je suis trop jeune, je n’ai pas le courage de mourir ! ». Alors nous les
vîmes agiter les mains ou le chapeau, en un suprême adieu, pendant
qu’éclataient les coups de feu et que ces pauvres et innocentes victimes
s’affaissaient les unes sur les autres ».
3) Et voici pour terminer le témoignage
extrêmement poignant de madame Aline Diericx de Tenham[2] Vers 7
heures, on ferma les volets et tout le monde, chez nous, se réfugia dans les
caves. Vers 9 heures, commencèrent des fusillades de mitrailleuses et aussi des
coups de canon tirés contre le village. Les Allemands vinrent, à un moment donné,
placer des mitrailleuses dans la cour de la ferme voisine, occupée, comme je
l'ai dit, par mon frère Ernest, qui se hâta de fuir, ainsi qu'il me le raconta
le lendemain. Vers 11 heures, comme on sentait une odeur de fumée âcre, M. le
docteur Jacques monta avec ma sœur au premier étage et quel ne fut pas leur
saisissement en voyant tout le village en feu, y compris notre ferme ! Les
bâtiments embrasés s'effondraient déjà. Ils vinrent donc nous dire qu'il
brûlait tout à côté, qu'il valait mieux sortir. Nous descendîmes le perron.
Tout autour, des maisons flambaient ; c'étaient celles de Cogniaux,
Tonne, Mathieu, Chabot et d'autres. Nous apprîmes plus tard que les occupants
de ces maisons, réfugiés aussi dans leurs caves, avaient été expulsés par les
Allemands et s'étaient enfuis hors du village. Plus morts que vifs, nous
rentrâmes au rez-de-chaussée en attendant les événements. On dormit peu ou
point. Chacun priait, épouvanté. Le mardi 25 août, vers 6 heures du matin, on
entendit le bruit de chevaux. Des officiers, le revolver au poing, fouillaient
les bosquets de notre jardin, pour y découvrir les gens qui auraient pu s'y
cacher ; il arriva des fantassins et on cria : « Ouvrez ». Mais à l'instant
même, et avant qu'on eût pu ouvrir, les portes volèrent en éclats, les soldats
les brisaient à coups de crosse et la fusillade cessa. Ces soldats étaient
vêtus de gris, le casque couvert d'une housse ; je n'ai pas remarqué le numéro
qu'ils portaient, mon trouble et mon effroi étaient trop grands. La baïonnette au
canon, ils nous forcèrent à sortir ; je voulais prendre une petite valise, un
soldat me donna un coup sur le bras et m'en empêcha. Ma sœur fut bousculée et
eut ses robes lardées de coups de baïonnette, mais elle ne fut pas blessée. Au
moment où sortirent les trois prêtres, MM. les curés d'Anthée
et d'Onhaye, et M. l'abbé Gaspard, les soldats
grincèrent des dents, leur montrant le poing et leur appuyant la baïonnette à
l'endroit du cœur. A ce moment aussi, un Allemand me menaça de son revolver.
Pendant cette scène, d'autres, dans le jardin, mettaient le feu aux dépendances
de la maison. On nous rangea en ligne et nous croyions notre dernière heure
venue. Puis, on nous fit faire le tour de la maison, et, en passant à côté des
fenêtres du rez-de-chaussée, les soldats les brisèrent à coups de crosse. Notre
groupe fut ainsi poussé sur la route vers l'église, et il grossit au fur et à
mesure qu'il avançait ; des familles sortaient des maisons encore intactes,
brutalisées par les soldats. C'est à ce moment que nous vîmes arriver notre
curé, M. Boskin, avec sa vieille mère de
quatre-vingts ans, sa sœur Mademoiselle Thérèse Boskin,
et son autre sœur Marie ainsi que le mari de celle-ci, M. Schmidt, inspecteur
des écoles à Gerpinnes, et leurs quatre enfants, venus la veille chercher un
refuge à Surice. Les soldats continuaient leurs
atrocités, ils tiraient sur des gens absolument inoffensifs. C'est ainsi, ai-je
appris, que le vieux chantre de la paroisse, Charles Colot, âgé de
quatre-vingt-huit ans, qui était venu sur sa porte, fut fusillé ; les soldats
le roulèrent dans des couvertures et y mirent le feu. Je vis un Allemand
enfoncer la porte de l'écurie de la maison d'Elie Pierrot au moment même où
celui-ci, portant sa belle-mère impotente et âgée de plus de quatre-vingts ans,
sortait en se hâtant de l'immeuble déjà embrasé. D'autres lui arrachèrent cette
pauvre vieille et aussitôt on le fusilla, pour ainsi dire à bout portant ; il
tomba près de la porte de sa demeure. Nous étions passés devant la maison
d'Henri Burniaux. Elle brûlait, ainsi que la fabrique
de tabac et les bureaux ; de même que le bâtiment en face, de l'autre côté de
la rue. Au moment où nous arrivions devant la maison de Léopold Burniaux, le facteur des postes, nous entendîmes des cris
déchirants ; sa femme, Éléonore, demandait grâce pour ses fils. Son mari venait
d'être fusillé sous ses yeux, son fils Armand, prêtre depuis un an, et qui
était en vacances chez elle (il était surveillant au collège Saint-Louis à
Namur), était empoigné par les soldats, qui le tuèrent aussi sans pitié ! Ils
tuèrent, au même instant, son autre fils, Albert, qui, à la suite d'un
accident, s'était cassé la jambe la veille et était dans l'impossibilité de
fuir. Il restait à cette malheureuse son dernier fils, Gaston, professeur laïque
au collège de Malonne ; cramponnés l'un à l'autre,
ils durent venir se joindre à notre groupe et notre calvaire continua. En
passant, ils regardèrent, navrés, les débris de leur maison, où venait de
s'accomplir ce drame épouvantable. Un peu plus loin, je vis, dans le jardin qui
est en contre-bas de la route, le cadavre d'une femme
dont j'ignore le nom ; deux petits enfants pleuraient à côté d'elle. On nous
dirigea sur la route de Romedenne. A droite et à
gauche, les maisons étaient déjà brûlées, notamment celles du secrétaire
communal, M. Tichon, du receveur des contributions,
M. Georges, de M. Stanislas Burniaux, du bourgmestre
Delcourt, toute la cité ouvrière contiguë, tout cela avait été incendié. Les
bâtiments de l'école et de la maison communale ne l'étaient pas encore,
l'église non plus. Nous arrivâmes ainsi « aux Fosses ». Il y avait là, dans les
fossés de la route, des cadavres de soldats français et de chevaux. A droite
et, à gauche, beaucoup de soldats allemands avec des mitrailleuses ; ils nous
montraient le poing et nous menaçaient de leurs revolvers. Bientôt, on nous fit
quitter la route, et on nous conduisit à gauche sur une terre en jachère, d'où
l'on découvrait Romedenne et d'autres villages plus
éloignés. Nous étions là 50 à 60 personnes, hommes et femmes. Il était à peu
près 7h15 du matin. A ce moment, on fit mettre les hommes d'un côté et les
femmes de l'autre. Un officier arriva, qui nous dit en français, avec un fort
accent allemand : « Vous méritez d'être fusillés tous ; une jeune fille de
quinze ans a tiré sur l'un de nos chefs ; mais le conseil de guerre a décidé
que les hommes seuls seront fusillés, les femmes seront prisonnières ». Ce qui
se passa alors n'est pas à décrire. Dix-huit hommes étaient là debout. A côté
des curés d'Anthée et d'Onhaye,
M. l'abbé Poskin et son beaufrère,
M. Schmidt, puis M. le docteur Jacques et son fils Henri, un tout jeune homme
de seize ans à peine ; plus loin, Gaston Burniaux,
fils du facteur, Léonard Soumoy, son beau-fils Dordu et Camille Soumoy ; plus
loin encore les nommés Balbeur et Billy, celui-ci
avec son fils âgé de dix-sept ans environ ; enfin, il y avait un homme d'Onhaye et un autre de Dinant, qui étaient venus chercher
asile à Surice, puis deux autres encore dont je ne
retrouve pas les noms. On faillit ranger près d'eux le petit garçon de M.
Schmidt ; il n'avait que quatorze ans. Les soldats hésitèrent, puis le
repoussèrent brusquement. A ce moment, je vis un jeune soldat allemand — je le
dis en toute sincérité — qui était si ému que de grosses larmes tombaient sur
sa tunique et, sans s'essuyer les yeux, il se détournait pour n'être pas vu de
l'officier. Quelques minutes s'écoulèrent, puis, sous nos regards épouvantés et
au milieu des clameurs des femmes qui criaient « Tuez-moi aussi, tuez-moi aussi
», malgré les cris des enfants, on rangea les hommes au bord du chemin creux
qui va de la grande route vers le bas du village. Ils nous faisaient des signes
d'adieu, les uns de la main, les autres de leur casquette ou de leur chapeau.
Le jeune Henri Jacques s'appuyait sur l'un des prêtres comme pour chercher
asile et secours auprès de lui et il criait : « Je suis trop jeune, je n'ai pas
le courage de mourir ». Ne pouvant supporter davantage ce spectacle, je me
tournai de côté et me couvris les yeux de mes deux mains. Les soldats tirèrent
une salve et tous les hommes s'effondrèrent. On me dit : « Regardez, ils sont
tombés ». Quelques-uns n'étaient pas morts sur le coup ; on les voyait remuer
l'un ou l'autre membre ; les soldats les achevèrent à coups de crosse sur la
tête, et, parmi eux, M. le curé de Surice, qui,
m'a-t-on dit plus tard, a eu la tête horriblement tuméfiée. Aussitôt le
massacre achevé, ils prirent les montres, les bagues, les porte-monnaie et les
portefeuilles. M. Schmidt, m'a dit Madame Schmidt, avait une somme d'environ 3.000
francs ; elle fut volée. M. le docteur Jacques était également porteur d'une
somme importante ; sa femme ne put dire exactement à combien elle s'élevait.
Sur ces entrefaites, des soldats allemands amenèrent un nommé Victor Cavillot, et avant même qu'il fût arrivé à l'endroit où
venaient d'être fusillés les autres, on tira sur lui et je le vis tournoyer sur
lui-même ; son corps tomba dans le chemin creux. Une profonde horreur nous
étreignait. La mère de M. le Curé était si anéantie d'avoir vu tuer son fils,
un prêtre si doux et si bon, qu'elle ne pleurait pas et ne faisait que répéter
: « Quel malheur, quel malheur ! » Thérèse Poskin,
allait de sa mère à sa sœur, pâle comme une morte. Madame Schmidt fondait en
larmes. Elle savait quelques mots d'allemand et, sa petite fille accrochée à
elle, elle avait vainement réclamé pitié pour son mari, disant, ce qui était
vrai, qu'il n'était pas même de la localité et s'y était trouvé fortuitement.
Et cette petite qui, à la dernière minute, criait à son père : «Pardon, papa,
si je t'ai parfois fait de la peine ». C'était poignant. Quant à la femme de
Léopold Burniaux, qui venait pour la troisième fois
de voir tuer un de ses fils sous ses yeux, elle disait : « Partons d'ici,
allons-nous en, allons-nous-en », mais on nous obligea à rester. Pendant ce
temps, je vis notre maison prendre feu à son tour, ainsi que l'église et
l'école. Ce ne fut toutefois que vers midi que ces bâtiments s'écroulèrent. En
voyant brûler ma maison paternelle et disparaître tant de souvenirs, mon cœur
se serra davantage et ma pensée s'attacha à toutes ces choses auxquelles je
tenais tant et que je ne reverrais plus. J'avais, la veille, placé dans une
malle toute notre argenterie de famille, un Christ en argent, ainsi que nos
bijoux et j'avais fait mettre cette malle dans un des caveaux de la cave à
vins. C'était en vérité, j'y pense maintenant, l'exposer plus qu'en tout autre
endroit, car, comme je l'appris plus tard, avant d'incendier la maison, les
Allemands prirent soin de visiter de fond en comble, et ils ont emporté le vin,
la malle et tout ce qui était à leur convenance. Les monuments du souvenir Trois monuments rappellent cette funeste
journée : le monument aux Morts sur la place communale (portant le nom de
toutes les victimes), une colonne marquée de 69 petites croix, à côté de
l’église, et sur les lieux d’un massacre collectif, dans une praire à l’entrée
du village, un petit enclos comprenant une croix en fer. 1) La
croix des fusillés à Surice
La Croix des fusillés à Surice est située
dans la campagne le long d'un chemin de terre entre Romedenne
et Surice, lieu-dit « aux fosses ». Lieu du
massacre d'une partie de la population perpétrée par l'armée allemande le 25
août 1914. La plaque en granit porte
l'inscription suivante : ICI LE 25 AOUT 1914. 37 PERSONNES FURENT
FUSILLEES PAR L'ARMEE ALLEMANDE, 32 FURENT MASSACREES DANS LES RUES DE
SURICE SOUVIENS-TOI. 2) La colonne d’Anthée
A Anthée, ce monument contre l’église porte notamment les noms des 11 victimes d’Anthée qui furent fusillés à Surice. A Anthée, ce
monument contre l’église porte notamment les noms des 11 victimes d’Anthée qui furent fusillés à Surice. 3) La colonne de Surice
Panneau explicatif de la colonne de Surice
Colonne commémorative devant l’église de Surice 3) La tombe d’Oscar Piret à Tarciennes
Conclusion : Une seule conclusion, celle
donnée par les femmes mères (et, ou) épouses des victimes hurlant « tuez-moi aussi ! » … Dr Loodts P. |