Médecins de la Grande Guerre

La gendarmerie pendant la Grande Guerre.

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La gendarmerie pendant la Grande Guerre.

Introduction

       Nous n’avons pas beaucoup de témoignages concernant la vie de nos gendarmes derrière l’Yser et c’est pourquoi le livre de Maurice Lejeune « Nous serons derrière »  nous est très précieux. Un tout jeune sous-officier nous raconte son travail particulier au sein de l’armée du Roi Albert. L’extrait ci-dessous nous raconte une des tâches ingrate du gendarme en temps de guerre : ramener les fuyards au sein de leurs unités… Nous sommes au mois d’octobre 1914…

       Le lecteur qui voudrait lire l’entièreté du livre « Nous serons derrière » en aura la possibilité durant le dernier trimestre de 2014… Les Editions De Schorre compte en effet rééditer le témoignage de Maurice Lejeune enrichi d’une longue préface relatant l’épopée des Gendarmes belges durant la Grande Guerre. 

Dr P. Loodts


Ramener les fuyards dans leurs tranchées :

Le témoignage du gendarme Maurice Lejeune.

L'armée est échelonnée le long de l'Yser. De Nieuport à Dixmude, nos régiments, déjà si décimés, attendent le choc d'une grosse armée allemande. Celui-ci  ne tardera pas à se produire. En face de nous, dans les villages, à l'autre côté de l'Yser, les fusils et les mitrailleuses crépitent. Ce sont nos avant-gardes qui résistent. Soudain sur toute la ligne, l'artillerie allemande commence un formidable bombardement. L'air vibre sous le sifflement et l'éclatement des obus. Tout tremble. Dixmude prend feu, Nieuport brûle, des clochers s'écroulent en projetant dans la nuit des millions d'étincelles. Notre artillerie répond faiblement ; les obus manquent.

        « Rassemblement de l'escadron ! » C'est le lieutenant Lebrun qui nous appelle. On décrit un demi-cercle devant lui : une lourde appréhension pèse sur le groupe.

        « Ordre du Quartier général ! dit Lebrun d'un voix rauque. Nous allons installer des postes parallèlement à l'Yser. Vous arrêterez tous les soldats, venant de la ligne de feu, qui se présenteraient isolément ou en groupes non commandés. Vous les ramènerez ici, où nous les reformerons et d'où vous les reconduirez en lignes. Je vous recommande le plus grand calme dans l'exécution de cette mission difficile. Les hommes, rompez ! Les chefs, restez ici ! »

       Nous nous dispersons par groupes dans la ferme.

        Cré nom de Dieu ! il ne nous manquait plus que celle-là, rugit Collard ! »

       « Nous serons derrière » , les paroles de Desy me reviennent à l'esprit. Il avait donc lui, une vision exacte de ce qui allait se passer ? Dommage qu'il soit mort ! Une vague inquiétude m'étreint le cœur : Combattre les Allemands passe encore ; on se défend, œil pour œil, dent pour dent : mais nous dresser en face des soldats belges, cela dépasse la mesure. Bon sang de bon sang !

       Un chef m'appelle

        Présent, chef.

        Vous et Bodson, prenez votre carabine ct suivez-moi.



       J'appelle Bodson ; c'est aussi un collègue de ma levée. Il est plutôt petit pour un gendarme ; ses cheveux sont blonds. sa peau colorée ; il est d'une vivacité extraordinaire et a des expressions à part. « Le temps passé c'était hier ». dit-il souvent. Quand il s'aperçoit qu'il dit des sottises. il s'exclame : nom de Dieu ! je me fous encore une fois de mes contes » et si, par hasard, ou lui dit : «  tu en es un, toi, Bodson ! » « Oui, répond-il, j'en suis un, c'est quand je pisse qu'on le voit le mieux ! »

        Que te faut-il encore ? dit Bodson en arrivant avec sa carabine en main.

        Nous devons suivre le chef.

        Où ça ?

        Où allons-nous chef  ?

        Vous le saurez tout à l'heure. Avez-vous des cartouches ?

        Oui chef.

       Nous pataugeons dans la boue ;  le sifflement des obus nous fait arrondir le dos. Il fait noir ; la lueur des explosions nous montre le terrain pendant l'espace d'une seconde, puis, nous ne voyons plus rien.

       Un « plouf » étouffé, suivi d'un « sacrebleu » sonore nous apprennent que le chef vient de piquer une tête dans un trou rempli d'eau. Nous l'aidons à sortir de son humide situation. Une envie de rire me monte à la gorge. C'est bizarre quand même, ce besoin de rire qui me prend chaque fois qu'il arrive un avatar à un de mes supérieurs !

       En se secouant de temps à autre, le chef nous conduit en face d'un gros bâtiment.

       – Vous monterez de faction ici, dit-il : à l'intérieur de l'habitation il y a un général. Vous ne laisserez entrer personne sans avertir le commandant qui lui est adjoint : lui seul peut introduire quelqu'un. Sous aucun prétexte, vous ne quitterez votre poste, avant d'être relevé de faction.

        Et si on bombarde, chef ?

        Et à manger ?

        Taisez-vous, en ai-je moi à manger ?

        Et si les obus tombent trop près ?

        Sans aucun prétexte, vous dis-je ! Allons, bonne chance, au revoir.

       Le chef part ; nous regardons disparaître sa silhouette dans le noir.

          Je crève de faim, moi, Bodson !

        Moi pas, ce matin je suis allé porter un pli à l'arrière ;  j'en ai profité ;  j'ai une gourde de rhum et du tabac.

        Tu n'as rien à manger ?

        Non.

        Laisse-moi boire un coup ; puis tu me donneras une chique de tabac ; cela me fera passer l'idée !

       Bodson me donne sa gourde. Avec délice, j'avale deux ou trois gorgées.

        Hé là ! ne bois pas tout !

        Ne crains rien ;  tiens, voilà ta gourde ;  donne- moi une chique maintenant.

        Tiens, donne ta gourde, je vais partager le rhum.

        Tu vas le répandre.

        Non, donne...

       Y ou, ou, ou.

        Qu'est ce que c'est que ça ?

       Un éclair nous éblouit :  nos tympans vibrent sous la violence d'une explosion. C'est un gros shrapnel qui vient d'éclater au-dessus du bâtiment.

       Y ou, ou, ou. D'autres suivent ; les explosions se succèdent. Nous nous collons contre le mur : j'ai les oreilles bourdonnantes, le cœur me bat à grands coups dans la poitrine. Cela dure combien de temps ? Je ne sais ! Cinq minutes... un siècle ?

       Ouf ! c'est passé. Nous nous promenons devant le bâtiment pour nous réchauffer.

        Halte-là ! Qui vive ! crie Bodson.

        Chasseur à pied, porteur d'un pli pour le général.

        Avancez, là, un instant, nous devons prévenir.

       J’entre dans le bâtiment : il y fait noir comme dans un four : je crie :

        Mon commandant, mon commandant !

        Qui est là, grogne une voix en-dessous de moi.

        Un gendarme de faction, mon commandant. Un porteur de pli demande à entrer.

        J'y vais répond la voix.

       Le commandant s'amène par l'escalier d'une cave. Il est muni d'une lampe électrique qu'il me braque dans la figure. Après avoir fait descendre sa lumière jusqu'à mes pieds, il questionne :

        Où est le porteur du pli ?

        Devant la porte, mon commandant.

        Sortez, je vais voir.

       Sur la porte, il éclaire le chasseur comme il m'a éclairé.

        Donnez-moi le pli, dit-il,

        Vous êtes mon général ? demande le chasseur ?

        Non, je suis le commandant-adjoint. Donnez !

        J'ai ordre de ne remettre le pli qu'au général.

        Allons, pas de réflexion, donnez !

        Non, répond résolument le chasseur.

        Entrez, gronde le Commandant

       Les deux hommes entrent dans le bâtiment. J'en profite pour jeter un coup d'œil à l'intérieur. La lumière me donne juste le temps de voir dans une pièce, à droite du corridor, un amoncellement de poutres et de sacs de terre. Il y en a au moins, deux mètres d'épaisseur. Je comprends : c'est l'abri du général. Il est dans la cave en dessous.

        Il est blindé le général, dis-je à Bodson.

        Tu dis ?

       J'explique la chose.

        Que veux-tu, répond Bodson : Ce serait dommage qu'un général passât l’arme à gauche !

       Nous entendons quelqu'un tâtonner dans le corridor.

        Par ici, crie Bodson !

        Bon Dieu, de bon Dieu ! dit le chasseur en sortant.

        Qu'as-tu mon vieux ?

       Le chasseur ne répond pas ; il part en courant. « Bon Dieu de bon Dieu » crie-t-il dans la nuit. Que peut-il bien avoir ?

       Il pleut et le bombardement recommence. La pluie nous cingle la figure ; par rafales, les obus nous font courber l’échine, à chaque arrivée de projectiles, nous buvons un coup de rhum pour nous donner du cœur. Bodson trépigne :

        Nom de Dieu de nom de Dieu ! rugit-il. Faut-il que nous soyons des chiens pour être livrés comme nous le sommes !  Etre trempés jusqu'aux os, grelotter de froid jusqu'à ce qu'un obus vienne nous écrabouiller et, tout cela, pour veiller sur la peau d'un général, qui a deux mètres de matériaux au dessus de lui !  Ah !  le chameau !

       Le rhum monte à la tête de Bodson sans doute : il crie fort et ses propos deviennent dangereux. J’essaie une diversion. Bodson m'a parlé plusieurs fois, d'une certaine Eva qu'il a laissée au pays.

        Si Eva te voyait comme tu es là ! dis-je.

        Elle m'enverrait au diable, répond Bodson. J'ai une barbe de trois semaines, j'ai un demi centimètre de crasse sur toute la peau ;  je pue nom de Dieu !  Et puis, d'ailleurs, Eva, je ne la reverrai jamais, jamais...

*          *          *

       On nous relève vers midi. Nous montrons aux deux autres une encoignure où l’on peut plus ou moins, s'abriter. Après leur avoir souhaité, bonne chance, nous partons vers la ferme. Nous titubons ;  des étincelles dansent devant mes yeux ;  j'ai faim.

       Dès notre arrivée, un chef marche droit vers nous, il s’adresse à moi :

        Vous revenez à point, dit-il : nous n'avons plus de gendarmes ici ; vous conduirez ces soldats en première ligne sur la droite de Pervyse !

        J'ai faim, chef, et je voudrais dormir.

        Est-ce que les autres dorment eux ? Allons, grouillez-vous ! On va vous donner deux boîtes de sardines. Vous devez partir à deux. Mais, où est l'autre ?

       Bodson a déjà disparu. Une voix crie : « J'y vais moi ! » C'est Collard. Il fait mettre les soldats par quatre. « En avant, marche ! » commande-t-il, « Viens ! ajoute-t-il, en me tirant par la pèlerine du manteau.

       Je suis. En marchant, je vois danser les silhouettes des soldats. J'ai les deux boites de sardines dans la main ; je ne sais qui me les a données, je les ouvre successivement et en avale goulûment le contenu. Cela me fait du bien ; mes forces me reviennent un peu ; mais j'ai sommeil… sommeil !

       Collard me passe une boîte de lait condensé et deux paquets de cigarettes. « Je les ai rapportés pour toi de l'arrière, dit-il »

       Nous marchons ; je vois un peu plus clair. Oh ! le lamentable groupe ! Les soldats vacillent ;  plusieurs vont pieds nus dans la boue humide et froide.

       Nous marchons... nous marchons... Que c'est long bon Dieu ! que c'est long ! « Allons, courage, me dit Collard. »

       Enfin, nous arrivons près d'une petite maison, à proximité d'une ligne de chemin de fer. Derrière l'habitation un officier s'est abrité avec quelques hommes. Collard s'adresse au supérieur, lui remet le commandement des soldats que nous avons ramenés, salue, puis revient vers moi.

       L'officier à un rire nerveux ; ses hommes se fâchent; ils nous insultent : « Lâches ! fainéant ! » Nous baissons la tête. Que ferions-nous d'autre ?

       Monter de faction, arrêter des soldats, les reconduire en ligne ;  pendant la nuit, garder les

chevaux attachés les uns aux autres dans une prairie, tel a été notre service pendant plusieurs jours. Comme nourriture ?  une boîte de sardines le matin, une boîte de sardines le soir. A la fin, c'est écœurant toujours des sardines !

       La nuit tombe. A un passage à niveau près de Dixmude, je fais les cent pas. Je suis seul ; mon camarade de faction est retourné à la ferme avec une dizaine de soldats que nous  avons arrêtés dans le courant de l'après-midi.

       Les éclairs des coups de canon zèbrent les nues ; les fusils et les mitrailleuses crépitent. Les obus  éclatent en face, derrière, à gauche, à droite, mais assez loin de moi.

       Un bruit attire mon attention. Je regarde, sur la ligne de chemin de Fer venant de Dixmude. Des ombres avancent. Je crie :

        Halte-là !  Qui vive ?

        Douzième de ligne.

        Un homme en avant !

       Une silhouette massive avance en se balançant.

        Le mot d'ordre !

        Le sais-je moi, nom de Dieu, le mot d'ordre !

       Je reconnais l'homme. C'est le commandant Grisard. J'ai servi sous ses ordres à la première compagnie du douzième ;  j'ai même été son ordonnance pendant plus d'un an.

        C'est vous, mon commandant ?

        Oui. Je suis le commandant Grisard. Qui es-tu ?

        Lejeune, votre ordonnance, de la classe de 1911.

        Tu es là toi ? Tu es gendarme je crois ?

        Oui, mon commandant.

        Tant mieux, tu as de la chance.

       Les hommes de Grisard se sont approchés : J'ai en poche une lampe électrique de marque allemande, achetée à un soldat. Je fais faire le tour à ma lumière. Voilà Cretz, Libert, Léonard, Marenne, Croisier, tous des camarades du régiment. J'en vois d'autres que je ne connais pas. Ils font le cercle autour de moi et me disent qu'ils sont « relevés » ; ils vont en repos.

        Que fais-tu ici, demande l'un d'entre eux !

        Je suis de faction.

        Pour quoi faire ?

        Pour arrêter les soldats isolés venant de la ligne de feu.

        Alors, si nous n'avions pas eu le commandant avec nous, tu nous arrêtais ?

        J’en ai l'ordre.

       Un grognement me répond :

        Après nous avoir arrêtés, qu'aurais-tu fait de nous ?

       – Je vous aurais fait attendre ici. jusqu'à ce qu'on vienne vous chercher pour vous conduire dans une ferme à Oostkerke.

        Et de là ?

        On vous aurait ramenés en lignes.

        Silence, commande Grisard ! n'embêtez pas cet homme avec vos questions. Pourquoi ne te mets-tu pas à l'abri, ajoute-t-il en s'adressant à moi ; il fait dangereux ici.

        J'ai l'ordre de rester à mon poste, mon commandant.

        Bon, bon : les ordres qu'on te donne il faut toujours les exécuter : mais, prends garde à toi ! mon garçon, prends garde à toi ! Si tu vois passer des hommes du douzième, laisse-les aller, nous sommes relevés...

        Bien, mon commandant.

       Grisard part. Il a toujours la même allure ; en marchant, il balance ses épaules massives. Ses hommes le suivent : un seul est resté près de moi : c'est François Croisier, mon meilleur ami de régiment.

        Alors, c'est toi, Maurice ?

        Oui François, cela s'est-il bien passé ?

        Ne me parle pas de ça ; je n'en puis plus ; j’ai faim.

        Attends ;  j'ai deux boîtes de sardines en poche, tu vas les manger.

        Une suffit ; garde l'autre.

        Non, François, j'en ai comme je veux.

        Donne alors.

        Minute, je vais les ouvrir !

       Pendant que je me livre à cette opération ; Croisier détache son sac, qu'il laisse tomber, puis s'assied dessus. La tête dans les mains, il pleure.

        Qu'as-tu François ?

        Rien ; donne-moi à manger ; as-tu une fourchette ?

        Non ; tiens, mange avec les doigts ; ne jette pas l'huile, bois-la, cela te fera du bien.

       Croisier mange. Avec ma lampe électrique, je l'éclaire. Oh ! le malheureux ! sa figure est noire comme celle d'un ramoneur; sa capote déchirée est maculée de boue et de sang ; il est maigri, ses yeux sont plus grands. Pauvre François !

        C'est bon des sardines, dit-il, entre deux bouchées !

        Je le laisse manger sans rien dire. Un besoin de pleurer me monte à la gorge. Dans un effort, je refoule le sanglot.

        Ça y est, dit François ; maintenant ça va mieux.

        J'ai du tabac !

        Tu as du tabac !

        Oui, François ; en veux-tu ?

        Je n'ai plus ma pipe ; je l'ai perdue.

        Tiens, voilà la mienne ; attends, je vais te la bourrer.

        Ce n'est pas dangereux, Maurice, de fumer ici ?

        Non, nous sommes à trois kilomètres de la ligne de feu.

        Je suis à l'arrière alors ?

        Pas encore, François ! Il fait encore un peu dangereux ici.

        Pourquoi y restes-tu alors ?

        Il faut bien, François, je suis de faction !

       Croisier allume la pipe, puis me demande :

        Tu n'as pas encore été blessé ?

        Non, et toi ?

        Moi non plus.

        Cela a été dur pourtant ?

        Oui, à Dixmude surtout.

        Vous y étiez depuis longtemps.

        Je ne sais pas.

        Vous aviez à manger ?

        Non, nous avons pillé la ville, nous y avons surtout trouvé des boissons. On allait chercher des bouteilles et on les apportait en lignes.

       Alors, les Allemands attaquaient ?

        Oui, surtout la nuit ; mais, je ne sais plus… je ne sais plus...

        Vous avez perdu beaucoup d'hommes ?

       – Beaucoup, Maurice, beaucoup. Tu as vu la compagnie ? C'est, je crois, ce qu'il en reste ; quarante hommes, peut-être !

        Et Grisard ?

        C'est un homme ; nous l’appelons Papa !

       Croisier pleure de nouveau. En hauteur, je le dépasse d'une demi-tête, Je suis maréchal-des-logis ; il n'est que simple soldat. Mais, comparé à lui, je me sens tout petit, tout petit.

       Des coups de canon partent des lignes allemandes.

        Attention ! couche-toi ! crie Croisier.

       D'un même mouvement, nous nous aplatissons dans la boue. Un ululement atroce me fait contracter le corps et les membres, puis, c'est l’explosion. Des éclairs fulgurants m'éblouissent ; des détonations formidables m'ébranlent la tête ; des éclats sifflent au-dessus de nous ; des paquets de boue nous tombent sur le dos.

        Tu n'es pas blessé ?

        Non, et toi ?

        Moi, non plus.

        Pars François, il ne fait pas bon ici !

        Attention !  Ne te lève pas, en voici d'autres !

       Tout mon être se crispe. A travers la boue, j'essaie d'incruster mes doigts dans les pavés du passage à niveau. Les obus éclatent. Oh !  l'atroce sensation !

        Ce n'est pas fini, me dit Croisier, ne bouge pas.



Les coups partent. Blottis l'un contre l'autre, nous nous garantissons mutuellement un côté du corps, Le bombardement continue...  Je m'en veux de toute mon âme d'avoir parlé avec Croisier ; il serait loin, maintenant.

       Croisier a compté le nombre des salves d'artillerie.

        C'est tout, dit-il : lève-toi, Maurice, nous l'avons échappé belle. Tu ne devrais pas rester ici : cherche un fossé, n'importe où, mais ne reste pas sur la route Maurice n'y reste pas.

       – Oui ; je chercherai, mais toi, va t'en, tu n'as rien à faire ici. Tiens, voilà ton fourbi. J'aide Croisier à replacer son sac sur ses épaules meurtries ; puis il me sert la main très fort.

        Au revoir, Maurice.

        Au revoir, François ; dépêche-toi.

       Croisier s'en va. Je n'entends pas le bruit de ses pas ; peut-être n'a-t-il plus de semelles à ses chaussures ! Au loin, entre les coups de canon, je l'entends encore crier : « Ne reste pas là… Maurice, n'y reste pas ! »

*          *          *

        Vous permettez, mon lieutenant ?

        Oui, que voulez-vous !

       – Voici : nous avons encore vingt soldats à conduire en lignes, mais, il n'y a plus de gendarme ici ; à part les deux garde-chevaux et moi tous sont partis. Les jours sont courts, la nuit vient vite ; permettez-vous que je les reconduise seul ? C'est difficile d'arriver aux lignes quand il fait noir.

        Je ne puis pas vous laisser aller seul avec vingt hommes ; vous ne les tiendriez pas !

       – Croyez-vous, mon lieutenant ? J'en ai déjà reconduit beaucoup et je n'en ai pas encore vu un seul qui cherchât à se sauver ! Ces pauvres diables ne demandent qu'à avoir quelqu'un pour les commander.

        Va., a terminé le lieutenant.

       Ce dialogue a eu lieu, dans la cour de la ferme, entre le lieutenant Lebrun et moi. Ce n'est pas par bravoure que j'ai demandé à reconduire les soldats. C'est tout simplement pour avoir plus facile et pour pouvoir dormir la nuit et c'est ainsi que je me trouve avec vingt soldats, sur la gauche d'Oostkerke, en route vers les lignes.

       Le terrain devient de plus en plus difficile. Des trous d'obus l'emplis d'eau s'étalent partout ;  nous pataugeons ;  la boue nous tire par les pieds ;  nous enfonçons de plus en plus.

       Les soldats ne parlent pas : de temps à autre l'un d'entre eux lâche un soupir, pénible à entendre. Ils sont à bout les malheureux ; ils ont combattu pendant plusieurs jours sans repos, sans nourriture. Ils ont eu faim ; ils ont eu soif.

       Nous en rencontrons d'autres, des groupes de deux, quatre, parfois dix hommes errant, à la recherche de leur unité. Privées de commandement, des compagnies entières se sont disloquées au hasard des combats. Ils vont, les yeux hagards, la bouche tordue : ils ont abandonné leur sac, trop lourd pour leurs épaules fatiguées ; seul, le fusil reste dans leur main. Leur tenue est lamentable. Déchirée, trempée, dégoutante elle se colle aux membres las et déjà maigris. Dans la boue et le sang, ils pataugent sous les rafales de balles et de mitraille.

       Nous en rencontrons et ils viennent à nous, comme des brebis perdues vont au troupeau qui passe. Mon groupe grossit.

       Nous allons... nous allons...

       Parfois l'un d'entre eux s'affaisse en gémissant ; on le laisse et on continue.

       Nous approchons des lignes ; çà et là, gisent les morts des récents combats. Ils sont recouverts d'une croute immonde, faite de boue et de sang.

       Mon groupe a grossi. De temps à autre, je me retourne pour regarder les soldats. De stature, je les domine presque tous ; mais, de caractère, je ne suis en somme qu'un gamin fanfaron et querelleur. Et je conduis quarante hommes vers l'avant… vers la mort…

 

 



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